Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
I. · bloc 1 · confiance 0.95
Un des plus grands hommes de la Renaissance italienne, connu pour ses multiples talents en peinture, science et ingénierie. Son personnage était mystérieux pour ses contemporains.
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I. Quand la psychopathologie, qui se contente d’ordinaire de matériel humain inférieur, aborde l’un des grands parmi les hommes, ce n’est pas pour les raisons qui lui sont si souvent attribuées par les profanes. Elle ne cherche point « à noircir ce qui est radieux, ni à traîner dans la poussière ce qui est élevé ». (Schiller.) Elle n’éprouverait aucune joie à diminuer la distance existant entre cette élévation et la médiocrité de ses sujets d’observation habituels. Mais elle trouve digne d’étude tout ce qui touche à ces hauts modèles humains, et pense qu’il n’est personne de trop grand pour que ce lui soit une honte d’être soumis aux lois régissant, avec une rigueur égale, le maladif et le normal. Léonard de Vinci (1452-1519) fut déjà révéré par ses contemporains comme un des plus grands hommes de la Renaissance italienne, cependant il leur parut énigmatique, ainsi qu’à nous encore aujourd’hui. Génie universel, — « on peut pressentir ses limites, non les trouver 1 » — c’est comme peintre qu’il exerça l’influence la plus déterminante. Il nous était réservé de reconnaître la grandeur de l’investigateur de la nature et de l’ingénieur unis en lui à l’artiste. S’il nous légua, en peinture, des chefs-d’œuvre ; si, par contre, ses découvertes scientifiques restèrent non publiées et non reconnues, en lui cependant l’investigateur ne laissa jamais la carrière tout à fait libre à l’artiste : souvent il lui porta préjudice, et peut-être finit-il par l’étouffer. Vasari prétend que Léonard mourant s’accusa d’avoir offensé Dieu et les hommes pour n’avoir pas rempli sa mission en art 2 . Ce récit de Vasari n’a pas pour soi la probabilité externe, ni beaucoup de vraisemblance interne, et appartient à la légende qui commençait à se former, de son vivant déjà, autour du Maître mystérieux, mais garde cependant une valeur comme témoignage de l’opinion des hommes d’alors. Qu’est-ce qui dérobait la personnalité de Léonard de Vinci à la compréhension de ses contemporains ? Sûrement pas la multiplicité de ses dons et de ses connaissances, qui lui permettait de se présenter à la cour de Ludovic Sforza, dit le More, duc de Milan, comme joueur de luth sur un instrument de sa façon, ou lui faisait écrire au même duc de Milan cette lettre extraordinaire où il vante ses talents d’architecte ou d’ingénieur militaire 3 . Car la Renaissance était accoutumée à la réunion de tant de capacités en un seul ; Léonard n’en était qu’un des plus brillants exemples. Et il n’appartenait pas non plus à ce type de génies qui, doués pauvrement par la nature quant à l’extérieur, n’attachent à leur tour aucune importance aux formes extérieures de la vie et fuient, douloureux et assombris, le commerce des hommes. Il était plutôt grand et régulièrement bâti ; il avait le visage d’une beauté accomplie, le corps d’une force rare ; il charmait par ses manières, il était éloquent, gai et aimable envers tous, aimait à s’entourer de la beauté des choses, s’adornait volontiers de vêtements brillants, et appréciait tous les raffinements de l’existence. Dans son Traité de la peinture il a, en un passage où éclate son amour de la vie joyeuse et aisée, comparé la peinture aux autres arts plastiques et décrit les peines du sculpteur : « .... Il a le visage tout barbouillé de poudre de marbre et ressemble à un boulanger ; il est tout couvert de petits éclats de marbre comme s’il lui avait neigé sur le dos et sa demeure est remplie d’éclats de pierre et de poussière. Tout autrement en est-il chez le peintre... Le peintre est assis commodément devant son travail, bien habillé, et fait courir le pinceau parmi les gracieuses couleurs. Comme vêtements, il porte ce qui lui plaît. Et sa demeure est pleine de belles peintures et d’une propreté resplendissante. Souvent il reçoit ; on fait de la musique, ou on lit quelque belle œuvre dont on peut récréer son esprit sans être troublé par le fracas des marteaux ou quelqu’autre tapage 4 . » Il est possible que ce tableau d’un Léonard radieux et joyeux de vivre ne réponde qu’à la première partie de la vie du Maître.
Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
I. · bloc 2 · confiance 0.95
Artiste polyvalent qui s'éloigne des commentateurs d'Aristote et se rapproche des alchimistes, travaillant sur divers projets scientifiques et techniques. Il est considéré comme précurseur de Bacon et Copernic.
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Souvent il reçoit ; on fait de la musique, ou on lit quelque belle œuvre dont on peut récréer son esprit sans être troublé par le fracas des marteaux ou quelqu’autre tapage 4 . » Il est possible que ce tableau d’un Léonard radieux et joyeux de vivre ne réponde qu’à la première partie de la vie du Maître. Plus tard, quand la chute de Ludovic le More l’obligea à quitter Milan et à abandonner son champ d’action et sa situation assurés, pour mener une vie errante, pauvre et terne, jusqu’à ce qu’il trouvât en France son dernier asile, l’humeur de Léonard put s’assombrir et plus d’un trait étrange de son caractère s’accentuer. Et l’intérêt croissant qu’il portait à la science, le retirant à mesure de l’art, devait contribuer à élargir l’abîme entre lui et ses contemporains. Toutes les expériences auxquelles suivant eux il gaspillait son temps, au lieu de peindre assidûment sur commande et de s’enrichir, comme son ancien condisciple le Pérugin, leur semblaient amusements chimériques ou lui valaient même la suspicion de s’adonner à la « magie noire ». Nous le comprenons mieux, sachant à quels arts il se vouait. En son temps, où l’autorité de l’Église commençait à faire place à celle de l’Antiquité, et qui ne connaissait pas encore la recherche sans préjugés, il restait forcément un isolé, lui, précurseur et rival non indigne des Bacon et des Copernic. Quand il disséquait des cadavres d’hommes et de chevaux, construisait des machines à voler, étudiait la nutrition des plantes et leur réaction aux poisons, il s’éloignait fort des commentateurs d’Aristote, et se rapprochait des alchimistes méprisés, dans les laboratoires desquels la recherche expérimentale avait du moins trouvé asile en ces temps hostiles. Mais cela fît que Léonard ne mania plus volontiers le pinceau, peignit de moins en moins, laissa inachevées ses œuvres, et s’intéressa peu à leur sort. Et ses contemporains lui reprochèrent justement cela, cette attitude envers l’Art leur demeurant énigme. Des admirateurs ultérieurs ont cherché à effacer du caractère de Léonard, comme une tache, son inconstance. Ils font valoir que ce que l’on blâme en Léonard est propre à tous les grands artistes. Même Michel-Ange, ardent, acharné au travail, aurait laissé inachevées plusieurs œuvres, et ce serait de sa faute aussi peu que de celle de Léonard ! Et bien des tableaux ne seraient pas aussi inachevés que Léonard le prétendait ! Ce qui semble chef-d’œuvre aux profanes reste pour le créateur incarnation toujours décevante ; devant lui plane une perfection telle qu’il doit chaque fois désespérer de la traduire en images. Mais surtout il ne convient pas de rendre l’artiste responsable du destin final pouvant frapper ses œuvres ! Quelque valables que soient ces excuses, elles ne rendent pas compte de tout ce que nous rencontrons en Léonard. L’accouchement pénible de l’œuvre, la fuite finale devant son accomplissement, l’indifférence au sort ultérieur de l’œuvre peuvent en effet se rencontrer chez d’autres artistes. Mais Léonard présente cette manière d’être au plus haut degré. E. Solmi cite 5 , d’après un élève du Maître : « Pareva, che ad ogni ora tremasse, quando si poneva a dipingere, e perd non diede mai fine ad alcuna cosa cominciata, considerando la grandezza dell’arte, tal che egli scorgeva errori in quelle cose, che ad altri parevano mira-coli. » Ses derniers tableaux, la Leda, la Madonna di Sant'Onofrio, le Bacchus et le Saint Jean-Baptiste jeune seraient restés inachevés « come quasi intervenne in tutte le cose sue... » 6 . Lomazzo 7 , qui fît une copie de la Cène, en appela à l’incapacité connue de Léonard de rien terminer dans ce sonnet : Prologen che il penel di sue pitture Non levava, agguaglio il Vinci Divo Di cui opra non è finita pure. La lenteur avec laquelle Léonard travaillait était proverbiale. Après de longues études préliminaires, il mit trois ans à peindre la Cène du couvent de Santa Maria delle Grazie, à Milan, et un contemporain, le conteur Matteo Bandelli, alors jeune moine dans ce couvent, rapporte que souvent Léonard escaladait, dès le lever du jour, l’échafaudage, et ne quittait le pinceau qu’au crépuscule, sans songer à boire ni à manger.