Freud — Corpus & Glossaire

Inconstance artistique

Caractéristique de Léonard qui laisse inachevées ses œuvres et s'intéresse peu à leur sort. Cette attitude est considérée comme propre aux grands artistes.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

I. · bloc 2 · confiance 0.95

Caractéristique de Léonard qui laisse inachevées ses œuvres et s'intéresse peu à leur sort. Cette attitude est considérée comme propre aux grands artistes.

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Souvent il reçoit ; on fait de la musique, ou on lit quelque belle œuvre dont on peut récréer son esprit sans être troublé par le fracas des marteaux ou quelqu’autre tapage 4 . » Il est possible que ce tableau d’un Léonard radieux et joyeux de vivre ne réponde qu’à la première partie de la vie du Maître. Plus tard, quand la chute de Ludovic le More l’obligea à quitter Milan et à abandonner son champ d’action et sa situation assurés, pour mener une vie errante, pauvre et terne, jusqu’à ce qu’il trouvât en France son dernier asile, l’humeur de Léonard put s’assombrir et plus d’un trait étrange de son caractère s’accentuer. Et l’intérêt croissant qu’il portait à la science, le retirant à mesure de l’art, devait contribuer à élargir l’abîme entre lui et ses contemporains. Toutes les expériences auxquelles suivant eux il gaspillait son temps, au lieu de peindre assidûment sur commande et de s’enrichir, comme son ancien condisciple le Pérugin, leur semblaient amusements chimériques ou lui valaient même la suspicion de s’adonner à la « magie noire ». Nous le comprenons mieux, sachant à quels arts il se vouait. En son temps, où l’autorité de l’Église commençait à faire place à celle de l’Antiquité, et qui ne connaissait pas encore la recherche sans préjugés, il restait forcément un isolé, lui, précurseur et rival non indigne des Bacon et des Copernic. Quand il disséquait des cadavres d’hommes et de chevaux, construisait des machines à voler, étudiait la nutrition des plantes et leur réaction aux poisons, il s’éloignait fort des commentateurs d’Aristote, et se rapprochait des alchimistes méprisés, dans les laboratoires desquels la recherche expérimentale avait du moins trouvé asile en ces temps hostiles. Mais cela fît que Léonard ne mania plus volontiers le pinceau, peignit de moins en moins, laissa inachevées ses œuvres, et s’intéressa peu à leur sort. Et ses contemporains lui reprochèrent justement cela, cette attitude envers l’Art leur demeurant énigme. Des admirateurs ultérieurs ont cherché à effacer du caractère de Léonard, comme une tache, son inconstance. Ils font valoir que ce que l’on blâme en Léonard est propre à tous les grands artistes. Même Michel-Ange, ardent, acharné au travail, aurait laissé inachevées plusieurs œuvres, et ce serait de sa faute aussi peu que de celle de Léonard ! Et bien des tableaux ne seraient pas aussi inachevés que Léonard le prétendait ! Ce qui semble chef-d’œuvre aux profanes reste pour le créateur incarnation toujours décevante ; devant lui plane une perfection telle qu’il doit chaque fois désespérer de la traduire en images. Mais surtout il ne convient pas de rendre l’artiste responsable du destin final pouvant frapper ses œuvres ! Quelque valables que soient ces excuses, elles ne rendent pas compte de tout ce que nous rencontrons en Léonard. L’accouchement pénible de l’œuvre, la fuite finale devant son accomplissement, l’indifférence au sort ultérieur de l’œuvre peuvent en effet se rencontrer chez d’autres artistes. Mais Léonard présente cette manière d’être au plus haut degré. E. Solmi cite 5 , d’après un élève du Maître : « Pareva, che ad ogni ora tremasse, quando si poneva a dipingere, e perd non diede mai fine ad alcuna cosa cominciata, considerando la grandezza dell’arte, tal che egli scorgeva errori in quelle cose, che ad altri parevano mira-coli. » Ses derniers tableaux, la Leda, la Madonna di Sant'Onofrio, le Bacchus et le Saint Jean-Baptiste jeune seraient restés inachevés « come quasi intervenne in tutte le cose sue... » 6 . Lomazzo 7 , qui fît une copie de la Cène, en appela à l’incapacité connue de Léonard de rien terminer dans ce sonnet : Prologen che il penel di sue pitture Non levava, agguaglio il Vinci Divo Di cui opra non è finita pure. La lenteur avec laquelle Léonard travaillait était proverbiale. Après de longues études préliminaires, il mit trois ans à peindre la Cène du couvent de Santa Maria delle Grazie, à Milan, et un contemporain, le conteur Matteo Bandelli, alors jeune moine dans ce couvent, rapporte que souvent Léonard escaladait, dès le lever du jour, l’échafaudage, et ne quittait le pinceau qu’au crépuscule, sans songer à boire ni à manger.