Freud — Corpus & Glossaire

Inhibition

Allemand : Inhibition

Processus cumulatif par lequel l'esprit peut ralentir, éviter ou freiner certaines actions, images mnémoniques ou pulsions inconscientes en modifiant leur investissement, soit pour éviter le déplaisir, soit pour reconnaître l'irréalité de certains objets souhaités. Ce processus est central dans la théorie psychanalytique.

Sources de référence

Esquisse d’une psychologie scientifique (1895)

Première partie · bloc 17 · confiance 0.95

Mécanisme par lequel le moi agit sur la répétition des expériences douloureuses et dés affects en modifiant le trajet du courant de quantités (Qή) dans les neurones.

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On le décrit facilement en faisant ressortir que la réception, constamment répétée, de quantités endogènes (Qή) dans certains neurones (du noyau) et le frayage que cette répétition provoque, ne manquent pas de produire un groupe de neurones chargés de façon permanente (p. 1 ) et devenant ainsi le véhicule des réserves de quantités qu’exige la fonction secondaire 26 . Nous décrirons donc le moi en disant qu’il constitue à tout moment la totalité des investissements Dans ceux-ci nous distinguons une fraction permanente et une fraction variable (p. 1 ). Il est facile de voir que les frayages entre neurones ψ font partie du domaine du moi puisqu’ils représentent une possibilité de déterminer à n’importe quel moment l’extension du moi mouvant. Tandis que le moi s’efforce de se débarrasser de ses charges au moyen d’une satisfaction, il est inévitablement amené à agir sur la répétition des expériences douloureuses et dés affects et il doit le faire de la façon suivante généralement qualifiée d’« inhibition ». Une quantité (Qή), venue d’un endroit quelconque et pénétrant dans un neurone, poursuit sa route en franchissant les barrières de contact les mieux frayées et suscite un courant dans cette direction ou, plus exactement, le courant de la quantité (Qή) se divise, suivant un mode inversement proportionnel à la résistance des barrières de contact qu’il rencontre. Quand ensuite une fraction de quantité se heurte à une barrière de contact dont la résistance est plus forte qu’elle, rien n’en peut pratiquement passer. Cette situation peut être différente en ce qui concerne les quantités (Qή) dans le neurone, car certaines fractions qui dépassent le seuil d’autres barrières de contact peuvent y apparaître. Ainsi le processus dépend des quantités (Qή) et de la force relative des frayages. Mais nous avons appris à connaître un troisième et important facteur (p. 1 ). Quand un neurone contigu se trouve simultanément chargé, ce fait agit à la manière d’un frayage temporaire des barrières de contact entre les deux neurones et modifie le trajet du courant qui, sans cela, aurait emprunté la direction de la seule barrière de contact frayée. Un investissement « latéral » agit donc en s’opposant au passage de la quantité (Qή). Imaginons le moi comme un réseau de neurones investis dont les relations mutuelles sont faciles (voir fig. 14 p. 1 ). Supposons ensuite qu’une quantité (Qή), venant de l’extérieur (φ) pénètre dans le neurone a. Si rien n’avait agi sur elle, elle se serait dirigée vers le neurone b. Mais en réalité, elle subit à tel point l’influence de la charge latérale du neurone a qu’elle ne livre qu’une fraction d’elle-même à b ou même ne l’atteint pas du tout. Si donc un moi existe, il doit entraver les processus psychiques primaires. Néanmoins, une inhibition de ce genre donne à ψ un grand avantage. Supposons que a représente un mauvais souvenir et b un neurone clé [p. 1 ]. Si a surgit, il y aura d’abord une libération de déplaisir, peut-être superflue, tout au moins si elle est totale. Toutefois, par suite de l’action inhibante de a, la production de déplaisir est minime et le système neuronique, sans avoir subi d’autres dommages, se voit épargner le développement et la décharge de quantité. Nous voyons aisément comment, à l’aide du mécanisme qui attire l’ attention 27 du moi sur un investissement nouveau de l’image pénible, le moi arrive quelquefois à arrêter le passage d’une quantité émanant de cette image et menant à une production de déplaisir. Il y parvient, grâce à un investissement latéral considérable, susceptible d’augmenter quand les circonstances l’exigent. Admettons que la production désagréable initiale de quantités (Qή) atteigne le moi, celui-ci doit alors trouver en lui-même la source de quantité dont l’utilisation reste nécessaire à la réalisation d’un investissement latéral inhibant. Ainsi plus le déplaisir sera grand, plus forte sera la défense primaire. XV. Les processus primaire et secondaire en ψ

Esquisse d’une psychologie scientifique (1895)

Première partie · bloc 18 · confiance 0.95

Un processus par lequel l'esprit peut éviter la production de déplaisir en inhibant l'investissement d'une image mnémonique hostile.

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XV. Les processus primaire et secondaire en ψ Tout ce qui précède nous permet de conclure qu’il existe deux situations où le moi en ψ (que nous pouvons, à cause de ses connexions, considérer comme l’ensemble du système nerveux), le moi, dis-je, risque de tomber dans une impuissance dangereuse. La première de ces situations est celle où le moi, en proie à quelque désir , investit à nouveau le souvenir de l’objet puis déclenche le processus de décharge alors que, l’objet n’étant pas réellement présent et n’existant que dans l’imagination, toute satisfaction est impossible. À un stade précoce ψ n’est pas en mesure d’établir cette distinction puisqu’il ne peut travailler qu’en s’appuyant sur une série d’états analogues entre ses neurones, [c’est-à-dire grâce à des expériences antérieures ayant montré que l’investissement objectai avait été suivi de satisfaction]. C’est donc un autre critère qui doit servir à distinguer la perception de la représentation 28 . D’autre part, ψ a besoin d’un indice qui attire son attention sur le réinvestissement d’une image mnémonique hostile et qui lui permette d’éviter, au moyen d’un investissement latéral, la production consécutive de déplaisir. Quand ψ est capable de réaliser à temps cette inhibition, la production de déplaisir et la défense contre ce dernier seront légères ; dans le cas contraire, le déplaisir sera immense et la défense primaire excessive. L’intensité du désir comme la production de déplaisir peuvent, toutes deux, avoir des effets biologiquement nuisibles lorsque se renouvelle l’investissement du souvenir. C’est ce qui se produit dès que la force du désir dépasse certaines limites en favorisant ainsi une décharge. C’est ce qui se passe toujours aussi dans une production de déplaisir quand l’investissement de l’image mnémonique hostile émane de ψ lui-même (par association) et non de l’extérieur. Dans ce dernier cas, c’est encore un indice qui doit permettre de distinguer une perception d’un souvenir (ou d’une représentation). Ce sont très probablement les neurones perceptifs qui fournissent cet indice : un « indice de réalité ». Toute perception extérieure produit toujours en W une certaine excitation qualitative qui n’a par elle-même aucune action sur ψ. Il faut donc ajouter que l’excitation perceptive aboutit à une décharge perceptive et que l’annonce de cette dernière (comme de toutes les autres sortes de décharge) atteint ψ. C’est cette annonce de décharge provenant de W (ω), qui constitue pour ψ un indice de qualité ou de réalité. Si l’objet désiré est pleinement investi, de façon à prendre une forme hallucinatoire, le même indice de décharge ou de réalité que dans le cas d’une perception extérieure apparaît. En pareil cas le critère fait défaut. Mais si la charge en désir se trouve soumise à une inhibition – ce qui devient possible lorsque le moi est investi – une réaction d’ordre quantitatif peut survenir, au cours de laquelle la charge en désir ne suffit pas à donner un indice de qualité, comme il arriverait pour une perception extérieure. Dans ce cas, le critère conserve sa valeur. La distinction entre les deux instances tient au fait que les indices de qualité provenant du dehors apparaissent quelle que soit l’intensité de l’investissement, tandis que ceux émanant de ψ ne se présentent que si la charge est forte. Par conséquent, c’est une inhibition due au moi qui rend possible la formation d’un critère permettant d’établir une distinction entre une perception et un souvenir. L’expérience biologique enseigne ensuite que la décharge ne doit pas être amorcée avant la survenance d’un indice de réalité et que, pour cette raison, l’investissement des souvenirs souhaités ne doit pas dépasser un certain degré. D’autre part, l’excitation des neurones perceptifs peut servir de protection au système ψ dans le second cas, c’est-à-dire en attirant l’attention de ψ sur le fait de la présence ou de l’absence d’une perception.

Esquisse d’une psychologie scientifique (1895)

Première partie · bloc 19 · confiance 0.95

Processus par lequel le moi freudien atténue l'investissement de l'objet souhaité, permettant ainsi de reconnaître son irréalité.

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L’expérience biologique enseigne ensuite que la décharge ne doit pas être amorcée avant la survenance d’un indice de réalité et que, pour cette raison, l’investissement des souvenirs souhaités ne doit pas dépasser un certain degré. D’autre part, l’excitation des neurones perceptifs peut servir de protection au système ψ dans le second cas, c’est-à-dire en attirant l’attention de ψ sur le fait de la présence ou de l’absence d’une perception. Nous admettrons alors que les neurones de perception (ωN) ont été, à l’origine, anatomiquement reliés aux voies de conduction venant des divers organes sensoriels et que la décharge s’est trouvée dirigée à nouveau vers l’appareil moteur appartenant aux mêmes organes sensoriels. Ensuite, l’annonce de cette dernière décharge (je veux dire l’annonce de l’attention réflexe) agit comme un signal biologique informant ψ qu’une certaine quantité d’investissement doit être envoyée dans la même direction. En résumé, lorsque l’inhibition est pratiquée par un moi investi, les indices de décharge ω servent généralement d’indices de réalité dont ψ apprend, par expérience biologique, à faire usage. Si ce moi est en proie à quelque tension de désir au moment où surgit l’indice de réalité, ce fait permettra à la décharge de s’effectuer grâce à l’action spécifique. Quand une augmentation de déplaisir coïncide avec l’indice de réalité, institue au point indiqué une défense d’intensité normale au moyen d’un grand investissement latéral approprié. Si rien de tout cela ne se produit [c’est-à-dire s’il n’y a ni état de désir, ni augmentation de déplaisir au moment où l’indice de réalité est perçu], l’investissement se produit sans obstacle, suivant les conditions de frayage établies. Une charge en désir allant jusqu’à l’hallucination, jusqu’à la production totale de déplaisir et impliquant l’intervention de toute la défense peut être qualifiée de « processus psychique primaire ». Nous appelons « processus secondaires », au contraire, ceux que rendent possibles un bon investissement du moi et une modération du processus primaire. Nous voyons que ce dernier ne peut se réaliser que par une utilisation correcte des indices de réalité, utilisation que seule rend possible une inhibition venue du moi 29 . XVI. La pensée cognitive et reproductive D’après nos hypothèses, l’inhibition venue du moi tend, au moment du désir, à atténuer l’investissement de l’objet, ce qui permet de reconnaître l’irréalité de celui-ci. Nous allons maintenant pousser plus loin l’analyse de ce processus. Plusieurs cas peuvent se présenter. Dans un premier cas, la charge en désir de l’image mnémonique peut s’accompagner d’une perception simultanée de celle-ci [c’est-à-dire d’une perception de l’objet dont on se souvient]. Les deux investissements vont alors coïncider (situation dont aucun profit biologique ne peut découler). En outre, W envoie un indice de réalité qui, nous l’avons vu, est suivi d’une décharge réussie. Ce cas est aisément concevable 30 . Dans un second cas, la charge en désir présente peut être accompagnée d’une perception qui ne corresponde que partiellement et non totalement avec elle. Le moment est venu de rappeler que les investissements perceptuels ne sont jamais des investissements de neurones isolés, mais toujours de complexes de neurones. Nous avons jusqu’ici négligé ce caractère, il est temps d’en tenir compte. Supposons que l’investissement par le désir soit, d’une façon générale, lié à un neurone a + un neurone b, tandis que l’investissement perceptif est attaché à un neurone a + un neurone c, c’est là le cas le plus ordinaire, plus fréquent que celui d’une identité, et il mérite d’être soigneusement étudié. Là encore, l’expérience biologique enseigne qu’il est hasardeux de déclencher une décharge lorsque les indices fournis par la réalité ne confirment qu’une partie seulement du complexe et non sa totalité. Toutefois, nous possédons le moyen de changer la similarité en identité complète. En comparant le complexe W à d’autres complexes W, nous sommes capables de le diviser en deux fractions : un neurone a qui demeure généralement semblable à lui-même et un autre neurone b, qui, la plupart du temps, est variable.

Esquisse d’une psychologie scientifique (1895)

Annexes · bloc 3 · confiance 0.95

Répression ou freinage des pulsions inconscientes dans la conscience, concept central de la théorie psychanalytique.

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W., 14. 1926 c) Bemerkung zu E. Pickworth Faarow’s « Eine Kindheitserinnerung aus dem 6 Lebensmonat », G. W., 14. 1926 d) Hemmung, Symptom und Angst, G. W., 13. Inhibition, symptôme et angoisse, trad. Jury et Fraenkel, P. U. F., 2e éd., 1968. 1928 b) Dostojewski und die Vatertotung, G. W., 14. 1930 a) Das Unbehagen in der Kultur, G. W., 14. Malaise dans la civilisation, trad. Ch. et I. Odier, Denoël & Steele, Paris, 1934. 1930 e) Ansprache im Frankfurter Gœthe-Haus, G. W., 14. 1933 b) Warum Krieg ?, G. W., 16. Pourquoi la guerre ? édité par le Comité permanent des Lettres et des Arts de la Société des Nations, 1933. 1935 b) Die Feinheit einer Fehlhandlung, G. W., 16. 1936 a) Brief an Romain Rolland : Eine Erinnerungsstörung auf der Akropolis, G. W., 16. 1937 c) Die endliche und die unendliche Analyse, G. W., 16. Analyse terminée et analyse interminable, trad. Anne Berman, Revue française de Psychanalyse, 1939. 1937 d) Konstruktionen in der Analyse, G. W., 16. 1939 a) Der Mann Moses und die monotheistische Religion, G. W., 16. Moïse et le monothéisme, trad. Anne Berman, Gallimard, Paris, 1948. 1940 d) En collab. avec Breuer : Zur Theorie des hysterischen Anfall, G. W., 17. 1941 a) Brief an Josef Breuer, G. W., 17. 1941 b) Notiz III, G. W., 17. 1941 c) Eine erfüllte Traumahnung, G. W., 17. 1941 e) Ansprache an die Mitglieder des Vereins B’Nai B’rith, G. W., 17. 1941 f) Ergebnisse, G. W., 17. II. Index bibliographique des œuvres citées autres que celles de freud Abraham, Karl. (1912) Ansätze zur psychoanalytischen Erforschung und Behandlung des manischdepressiven Irreseins und verwandter Zustände, Zbl. Psychoanal., 2, 302 (92) [1]. Abrahamsen, D. (1946) The Mind and Death of a Genius, New York (37). Aelby, J. (1928) Die Fliess’sche Periodenlehre im Lichte biologischer und mathematischer Kritik (6, 36). Baldwin, J. M. (1895) Mental Development in the Child and the Race, New York (202). Beard, G. M. (1881) American Nervousness, its Causes and Consequences, New York. — (1886) Sexual Neurasthenia, nervous exhaustion, its hygiene, causes, symptoms and treatment, New York (203). Bernfeld, S. (1944) Freud’s earliest Theories and the School of Helmholtz, Psychoanal. Quart., 13, 341. — (1946) An unknown biographical Fragment by Freud, American Imago, 4, n° 1 (27, 210, 249). — (1949) Freud’s scientific Beginnings, American Imago, 6, n° 3 (305). — (1951) Sigmund Freud, M. D., 1882-1885, Int. J. psychoanal., 14, n° 3. [1] Les nombres entre parenthèses placés après les références renvoient aux pages de la présente édition. Bernfeld, S. et C. (1944) Freud’s early Childhood, Bull. Menninger Clin., 8, n° 4 (27). — (1952) Freud’s first Years in Practice, 18-1887, Bull. Menttinger Clin., 16, n° 2 (17, 18). Bernfeld, S. C. (1952) Discussion of Buxbaum, Freud’s Dream Interprétation in the Light of his Letters to Fliess, Bull. Menninger Clin., 16, n° 2 (31). Bernheim, S. (1886) De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Paris (2e éd., 1887) (15, 52, 53). — (1891) Hypnotisme, suggestion, psychothérapie. Études nouvelles, Paris (15, 49). Blau, A. (1946) The Master Hand, American Orthopsychiatric Association, Res. Mon., n° 5, New York (214). Bleuler, E. (1913) Der Sexualwiderstand, Jb. Psychoanal. Psychopath. Forsch., 5, 442. Brun, R. (1936) Sigmund Freud’s Leistungen auf dem Gebiet der organischen Neurologie, Schvieiz. Arch. Neurol. und Psychiatrie, 37 (15, 52, 56). Bunker, H. A. (1930) Symposium on Neurasthenia, from Beard to Freud, a brief History of the Concept of Neurasthenia, Médical Rev. of Rev., N. Y., 36, n° 3. Buxbaum, E. (1951) Freud’s Dream Interprétation in the Light of his Letters to Fliess, Bull. Menninger Clin., 15, n° 6 (31). Charcot, J. M. (1886) Leçons sur les maladies du système nerveux, t. III, Paris, 1887 (13, 15, 51). — (1888) Leçons du mardi à la Salpêtrière, Paris (15, 16, 18, 20, 48). Denker, A. et Kahler, O. (1928) Handbuch der Hais-, Nasen-, und Ohren-Heilkunde, Vienne (3, 6). Dorer, M. (1932) Die historische Grundlagen der Psychoanalyse, Leipzig (42). Eisler, K. R. (1951) An unknown Autobiographical Letter by Freud and a short Comment, Int. J. psychoanal., 22, n° 4.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

I. · bloc 3 · confiance 0.95

Ralentissement du travail de Léonard, qui est un signe précurseur de son éloignement final de la peinture.

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La lenteur avec laquelle Léonard travaillait était proverbiale. Après de longues études préliminaires, il mit trois ans à peindre la Cène du couvent de Santa Maria delle Grazie, à Milan, et un contemporain, le conteur Matteo Bandelli, alors jeune moine dans ce couvent, rapporte que souvent Léonard escaladait, dès le lever du jour, l’échafaudage, et ne quittait le pinceau qu’au crépuscule, sans songer à boire ni à manger. Puis s’écoulaient des jours sans qu’il y touchât ; parfois il s’attardait des heures et des heures devant son œuvre et se contentait de l’examiner au plus profond de lui-même. D’autres fois, quittant la cour du château de Milan, où il modelait la statue équestre de François Sforza, il se précipitait au couvent, donnait quelques coups de pinceau à une figure, et repartait brusquement 8 . Au portrait de Mona Lisa, femme du Florentin Francesco del Giocondo, il travailla, d’après Vasari, quatre ans sans pouvoir le terminer, ce que confirme le fait que ce tableau ne fut jamais livré au destinataire, mais resta chez Léonard, qui l’emporta en France 9 . Acheté par François Ier, il constitue aujourd’hui un des trésors du Louvre. Rapprochons ces récits sur le mode de travail de Léonard des innombrables esquisses et études qui nous restent de lui où chacun des motifs de ses tableaux est traité avec d’infinies variantes : il nous faut rejeter loin la pensée qu’aucune légèreté ou inconstance dans son caractère ait exercé la moindre influence sur son art. L’art de Léonard se distingue, au contraire, par une extraordinaire profondeur, une richesse de possibilités telle qu’il devient malaisé de choisir, des exigences presque impossibles à satisfaire et des entraves à l’exécution que n’explique vraiment pas la nécessaire carence de l’artiste au regard d’un idéal qui toujours le dépasse. La lenteur de travail, de tous temps frappante chez Léonard, est déjà signe de cette inhibition, et présage de son éloignement final de la peinture 10 . La même cause détermina le destin de la Cène, dont Léonard n’est pas irresponsable. Il ne put pas se familiariser avec la peinture à fresque, qui exige un travail rapide, pendant que le fond est humide encore ; aussi prit-il des couleurs à l’huile, qui, en séchant moins vite, lui permettaient de traîner en longueur, suivant l’humeur et le loisir, le finissage de l’œuvre. Ces couleurs, cependant, se détachèrent du fond sur lequel elles furent appliquées, et qui les isolait du mur ; les défauts de ce mur et la destination du lieu concoururent, semble-t-il, à amener l’inévitable détérioration de l’œuvre 11 12 . L’échec d’un essai technique analogue semble avoir causé la perte de la Bataille d'Anghiari que Léonard commença de peindre plus tard, en concurrence avec Michel-Ange, sur un mur de la salle du Conseil de Florence, et qu’il laissa aussi inachevée. On dirait qu’un intérêt étranger, celui de l’expérimentateur, fortifia tout d’abord celui de l’artiste pour son œuvre, et ensuite nuisit gravement à celle-ci. Le caractère de l’homme, en Léonard, offrait bien d’autres traits singuliers et de contradictions apparentes. On ne pouvait méconnaître en lui une certaine inertie ou indifférence. En un temps où chacun cherchait à conquérir le plus d’espace possible pour son activité, ce qui implique un déploiement de vive énergie agressive, Léonard se distinguait par son humeur pacifique, son éloignement de toute lutte de parti et de toute querelle. Il était doux et affable envers tous, évitait, dit-on, la nourriture carnée, trouvant injuste de prendre aux animaux leur vie, et se faisait une joie d’acheter au marché des oiseaux à seule fin de leur donner la liberté 13 . Il condamnait la guerre et l’effusion du sang, il appelait l’homme moins le roi du monde animal que la pire des bêtes féroces 14 . Pourtant cette sensibilité presque féminine ne l’empêchait pas de suivre des condamnés se rendant au dernier supplice, afin d’étudier leurs traits décomposés par l’angoisse et de les reproduire dans son carnet. Cette sensibilité ne l’empêchait pas non plus de concevoir les armes offensives les plus cruelles et d’entrer au service de César Borgia comme ingénieur militaire en chef.