Freud — Corpus & Glossaire

Expérimentation technique

Intérêt de Léonard pour l'expérimentation technique, qui a pu nuire à certaines de ses œuvres.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

I. · bloc 3 · confiance 0.85

Intérêt de Léonard pour l'expérimentation technique, qui a pu nuire à certaines de ses œuvres.

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La lenteur avec laquelle Léonard travaillait était proverbiale. Après de longues études préliminaires, il mit trois ans à peindre la Cène du couvent de Santa Maria delle Grazie, à Milan, et un contemporain, le conteur Matteo Bandelli, alors jeune moine dans ce couvent, rapporte que souvent Léonard escaladait, dès le lever du jour, l’échafaudage, et ne quittait le pinceau qu’au crépuscule, sans songer à boire ni à manger. Puis s’écoulaient des jours sans qu’il y touchât ; parfois il s’attardait des heures et des heures devant son œuvre et se contentait de l’examiner au plus profond de lui-même. D’autres fois, quittant la cour du château de Milan, où il modelait la statue équestre de François Sforza, il se précipitait au couvent, donnait quelques coups de pinceau à une figure, et repartait brusquement 8 . Au portrait de Mona Lisa, femme du Florentin Francesco del Giocondo, il travailla, d’après Vasari, quatre ans sans pouvoir le terminer, ce que confirme le fait que ce tableau ne fut jamais livré au destinataire, mais resta chez Léonard, qui l’emporta en France 9 . Acheté par François Ier, il constitue aujourd’hui un des trésors du Louvre. Rapprochons ces récits sur le mode de travail de Léonard des innombrables esquisses et études qui nous restent de lui où chacun des motifs de ses tableaux est traité avec d’infinies variantes : il nous faut rejeter loin la pensée qu’aucune légèreté ou inconstance dans son caractère ait exercé la moindre influence sur son art. L’art de Léonard se distingue, au contraire, par une extraordinaire profondeur, une richesse de possibilités telle qu’il devient malaisé de choisir, des exigences presque impossibles à satisfaire et des entraves à l’exécution que n’explique vraiment pas la nécessaire carence de l’artiste au regard d’un idéal qui toujours le dépasse. La lenteur de travail, de tous temps frappante chez Léonard, est déjà signe de cette inhibition, et présage de son éloignement final de la peinture 10 . La même cause détermina le destin de la Cène, dont Léonard n’est pas irresponsable. Il ne put pas se familiariser avec la peinture à fresque, qui exige un travail rapide, pendant que le fond est humide encore ; aussi prit-il des couleurs à l’huile, qui, en séchant moins vite, lui permettaient de traîner en longueur, suivant l’humeur et le loisir, le finissage de l’œuvre. Ces couleurs, cependant, se détachèrent du fond sur lequel elles furent appliquées, et qui les isolait du mur ; les défauts de ce mur et la destination du lieu concoururent, semble-t-il, à amener l’inévitable détérioration de l’œuvre 11 12 . L’échec d’un essai technique analogue semble avoir causé la perte de la Bataille d'Anghiari que Léonard commença de peindre plus tard, en concurrence avec Michel-Ange, sur un mur de la salle du Conseil de Florence, et qu’il laissa aussi inachevée. On dirait qu’un intérêt étranger, celui de l’expérimentateur, fortifia tout d’abord celui de l’artiste pour son œuvre, et ensuite nuisit gravement à celle-ci. Le caractère de l’homme, en Léonard, offrait bien d’autres traits singuliers et de contradictions apparentes. On ne pouvait méconnaître en lui une certaine inertie ou indifférence. En un temps où chacun cherchait à conquérir le plus d’espace possible pour son activité, ce qui implique un déploiement de vive énergie agressive, Léonard se distinguait par son humeur pacifique, son éloignement de toute lutte de parti et de toute querelle. Il était doux et affable envers tous, évitait, dit-on, la nourriture carnée, trouvant injuste de prendre aux animaux leur vie, et se faisait une joie d’acheter au marché des oiseaux à seule fin de leur donner la liberté 13 . Il condamnait la guerre et l’effusion du sang, il appelait l’homme moins le roi du monde animal que la pire des bêtes féroces 14 . Pourtant cette sensibilité presque féminine ne l’empêchait pas de suivre des condamnés se rendant au dernier supplice, afin d’étudier leurs traits décomposés par l’angoisse et de les reproduire dans son carnet. Cette sensibilité ne l’empêchait pas non plus de concevoir les armes offensives les plus cruelles et d’entrer au service de César Borgia comme ingénieur militaire en chef.