Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
La passion de Léonard a été transposée en soif de savoir, ce qui lui permet d'abandonner à l'investigation avec une ténacité et une pénétration qui ne sont que des caractéristiques de la passion.
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Les biographes restent le plus souvent étrangers à toute psychologie : un seul, à ma connaissance, E. Solmi, a pressenti la solution de l’énigme. Mais un romancier, Dimitri Sergheïevitch Merejkovski, qui prit Léonard pour héros d’un grand roman historique, a fondé sur la même base sa compréhension de cet homme extraordinaire. II l’a exprimée, sinon en mots précis, du moins à la façon des poètes, en images 20 . Ainsi Solmi juge Léonard : « Mais l’inextinguible soif de pénétrer dans la connaissance de tout ce qui l’entoure, de scruter avec une froide maîtrise les plus profonds secrets de toute perfection, avaient condamné d’avance toutes les œuvres de Léonard à demeurer inachevées 21 . » Le propos de Léonard, cité dans les Conferenze florentine, constitue une profession de foi et donne la clef de son être : « Nessuna cosa si puà amare nè odiare, se prima non si ha cognition di quella 22 . » Ainsi l’on n’aurait pas le droit de rien aimer ou haïr sans en avoir acquis une connaissance approfondie. Et Léonard le répète dans un passage du Traité de la peinture où il semble se défendre du reproche d’irréligion : « Ces censeurs devraient se taire. Car telle est la manière d’apprendre à connaître le maître-ouvrier de tant de choses admirables, et le moyen d’aimer un si grand créateur. En vérité, un grand amour ne peut jaillir que d’une grande connaissance de l’objet aimé, et si tu connais peu celui-ci, tu ne pourras l’aimer que peu ou point 23 ... » Ne demandons point à ces assertions de Léonard la révélation d’une importante vérité psychologique, car ce qu’elles affirment est notoirement faux, et Léonard devait le savoir aussi bien que nous. Non, l’amour ou la haine des hommes n’attend pas, pour se fixer, d’avoir étudié et reconnu la nature des choses. Les hommes aiment par impulsion et pour des raisons de sentiment qui n’ont rien à voir avec la connaissance, et dont la réflexion et la méditation ne savent qu’affaiblir la force. Mais la pensée de Léonard est que les hommes pratiquent un amour qui n’est pas le parfait, le véritable amour : on devrait aimer autrement, tenir en bride le sentiment, le soumettre au travail de la réflexion et ne lui laisser le champ libre qu’après l’épreuve de la pensée. Ainsi Léonard entend nous apprendre que les choses se passent en lui, et — idéal à poursuivre — tout le monde devrait en faire de même en ce qui concerne la haine et l’amour. Il semble bien que lui-même fut tel. Ses émotions étaient domptées, soumises à l’instinct d’investigation ; il n’aimait ni ne haïssait, mais se demandait d’où venait ce qu’il devait aimer ou haïr, quelle en était la signification, et ainsi il paraissait au premier abord indifférent au bien et au mal, à la beauté comme à la laideur. Pendant tout ce travail d’investigation, la haine et l’amour perdaient pour lui leur vertu et se métamorphosaient en intérêt intellectuel. Au fond, Léonard n’était pas dénué de passion ; l’étincelle divine, la force d’impulsion, — il primo motore, — de toute activité humaine, ne lui manquaient pas. Mais ayant transposé la passion en soif de savoir, il s’abandonna désormais à l’investigation avec la ténacité, la continuité, la pénétration qui n’appartiennent qu’à la passion. Au comble seul de l’activité spirituelle, la conquête de la connaissance déjà achevée, il laisse éclater l’émoi longtemps contenu : tel le bras d’eau dérivé d’un fleuve se précipite, après avoir accompli son travail. Dans l’exaltation de la connaissance, lorsqu’il peut embrasser d’un vaste coup d’œil un grand morceau de l’enchaînement des choses, alors il est saisi du frisson pathétique, et il vante en termes exaltés la magnificence de cette partie de la Création qu’il vient d’étudier, ou bien, sur le mode religieux, il célèbre le Créateur. Solmi a très bien saisi le mécanisme, chez Léonard, de ces changements de manière. Après la citation d’un passage où Léonard chante solennellement l’auguste nécessité qui règne dans la nature (O mira bile nécessità...) 24 Solmi ajoute : « Taie trasfigurazione della scienza délia natura in emozione, quasi direi, religiosa, è uno dei tratti caratteristici de manoscritti vinciani, e si trova cento volte espressa 25 ... »