Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Une obsession intellectuelle qui remonte du fond de l'inconscient sous forme de pensée obsédante, lorsque la curiosité sexuelle étouffée revient à la surface. Cette obsession peut colorer les opérations intellectuelles et devenir une activité exclusive
Voir le passage source
L’enfant a-t-il grandi et s’est-il instruit davantage, souvent sa curiosité semble tout à coup s’éteindre. L’examen psychanalytique rend pleinement compte de ces faits, quand il nous apprend que beaucoup d’enfants, peut-être la plupart, en tout cas les plus doués, traversent, à partir environ de la troisième année, un stade que l’on peut qualifier de période d’investigation sexuelle infantile. La curiosité ne s’éveille pas, chez les enfants de cet âge, autant que nous le sachions, spontanément, mais sous l’influence de quelque événement important : la naissance d’un frère ou d’une sœur, ou bien la crainte, de par quelque expérience extérieure, d’une telle possibilité, l’enfant se voyant par là menacé dans ses intérêts égoïstes. Alors l’enfant s’efforce de résoudre le problème : « D’où viennent les enfants ? », comme s’il cherchait les moyens d’empêcher un événement aussi peu souhaitable. Nous avons ainsi appris avec étonnement que l’enfant refuse de croire aux explications qu’on lui donne, rejette par exemple la fable de la cigogne, si significative du point de vue mythique ; de ce premier acte d’incroyance date son indépendance intellectuelle et souvent il se sent, de ce jour, en grave opposition avec les adultes auxquels il ne pardonne au fond jamais de l’avoir, en cette occasion, trompé. Alors il se met à chercher par ses propres moyens, devine le séjour de l’enfant dans le corps maternel et, guidé par les vagues émois de sa propre sexualité, se crée des opinions à lui sur la conception de l’enfant par le manger, sur sa naissance par l’intestin, sur le rôle difficile à découvrir du père ; il soupçonne même alors déjà l’existence de l’acte sexuel, qui lui apparaît comme quelque chose d’hostile et de violent. Mais de même que sa propre constitution sexuelle n’a pas encore acquis la puissance d’engendrer, de même sa recherche passionnée de l’origine de l’enfant doit se perdre dans le sable et, incomplète, être abandonnée. L’insuccès de cette première tentative d’indépendance intellectuelle semble laisser après soi une impression durable et profondément déprimante 29 . Quand cette période d’investigation sexuelle infantile se termine par une violente poussée de refoulement sexuel, alors se présentent, pour le destin ultérieur de la curiosité intellectuelle, trois possibilités, et ceci, de par son lien primitif avec la curiosité sexuelle. Ou bien la curiosité intellectuelle partage le sort de la sexualité, demeure dès lors inhibée, et le libre exercice de l’intelligence en est pour la vie entravé, d’autant plus que bientôt, sous l’influence de l’éducation, entre en jeu la puissante coercition religieuse de la pensée. Tel est le type de l’inhibition névrotique. On comprend qu’une telle débilité acquise de la pensée soit très favorable à l’éclosion d’une névrose. Dans un second type, le développement intellectuel est assez fort pour pouvoir résister au refoulement sexuel qui cherche à l’entraîner après soi. Un peu après la défaite de l’investigation sexuelle infantile, quand l’intelligence s’est fortifiée, elle vient offrir, en mémoire de son ancienne parenté, son aide pour tourner le refoulement sexuel, et alors remonte du fond de l’inconscient, sous forme de pensée obsédante (Grübelzwang) la curiosité sexuelle étouffée, sans doute déformée et entravée, mais assez puissante pour sexualiser la pensée même et colorer les opérations intellectuelles du plaisir ou de l’angoisse propres aux choses sexuelles. L’investigation intellectuelle devient ici activité sexuelle, souvent même exclusive ; la sensation de la pensée qui s’accomplit et se résout remplace la satisfaction sexuelle ; mais le caractère de l’investigation infantile, qui était de rester sans conclusion, se reproduit encore en ceci que les spéculations ne connaissent pas de fin, et que la sensation intellectuelle de la résolution qu’on recherche s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche. Le troisième type, le plus rare et le plus parfait, échappe, grâce à des dispositions particulières, aussi bien à l’inhibition qu’à l’obsession intellectuelles.