Freud — Corpus & Glossaire

Préhistoire

L'expression des opinions et des aspirations du présent plutôt que l'image fidèle du passé.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

II. · bloc 1 · confiance 0.90

L'expression des opinions et des aspirations du présent plutôt que l'image fidèle du passé.

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II. Une seule fois, à ma connaissance, Léonard a inséré dans ses écrits scientifiques une donnée sur son enfance. En un endroit où il s’agit du vol du vautour, il s’interrompt soudain pour suivre un souvenir de ses très jeunes années qui remonte dans sa mémoire. « Je semble avoir été destiné à m’occuper tout particulièrement du vautour, car un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et plusieurs fois me frappa avec cette queue entre les lèvres 31 » Voici un déconcertant souvenir d’enfance ! Déconcertant par son contenu et aussi par la période de la vie où il est situé. Qu’un homme puisse conserver un souvenir datant du temps où il était nourrisson n’est peut-être pas impossible, mais nullement certain. De toute façon ce souvenir de Léonard : un vautour ouvrant avec sa queue la bouche de l’enfant, semble si invraisemblable, si fabuleux, qu’une autre interprétation levant d’un coup les deux difficultés se présente à l’esprit. Cette scène du vautour ne doit pas être un souvenir de Léonard mais un fantasme qu’il s’est construit plus tard et qu’il a alors rejeté dans son enfance 32 . Nos souvenirs d’enfance n’ont souvent pas d’autre origine. À l’inverse des souvenirs conscients de l’âge adulte, ils ne se fixent, ne se produisent pas à partir de l’événement même, mais ne sont évoqués que tard, l’enfance déjà écoulée, et alors modifiés, faussés, mis au service de tendances ultérieures : de telle sorte qu’ils ne peuvent en général pas très bien se distinguer des fantasmes. Peut-être ne peut-on pas saisir leur nature mieux qu’en pensant à la façon dont, chez les peuples primitifs, est née l’historiographie. Tant que le peuple était petit et faible, il ne pensait pas à écrire son histoire, mais à travailler le sol, à défendre son existence contre les voisins, à leur prendre du pays et à s’enrichir. C’était un temps héroïque et sans histoire. Ensuite vint un autre temps où le peuple acquit la conscience de soi, se sentit riche et puissant, et alors naquit en lui le besoin de connaître ses origines et son développement. Alors l’histoire, qui avait commencé de suivre et de noter les événements du présent, jeta un regard aussi en arrière, rassembla traditions et légendes, interpréta les vestiges laissés par le lointain passé dans les mœurs et les coutumes, et édifia ainsi une histoire du passé préhistorique. Il était inévitable que cette préhistoire fût plutôt l’expression des opinions et des aspirations du présent que l’image fidèle du passé. Car la mémoire du peuple avait laissé tomber bien des choses dans l’oubli, et en avait déformé d’autres ; plus d’une trace du passé s’interprétait faussement dans l’esprit du présent ; de plus l’histoire ne s’écrivait pas sous l’influence de la curiosité objective, mais afin d’agir sur les contemporains, de les piquer d’émulation, de les exalter, de leur présenter un miroir. La mémoire consciente qu’un individu garde des événements de son âge adulte est entièrement comparable à cette façon d’écrire l’histoire, et ses souvenirs d’enfance correspondent, tant par leur origine que par leur authenticité, à l’histoire tardive et tendancieuse des temps primitifs des peuples. Si le récit de Léonard au sujet du vautour le visitant au berceau n’est aussi qu’un fantasme né tardivement dans son imagination, il ne mérite peut-être pas qu’on s’y attarde ! On pourrait se contenter de l’explication qu’il fournit lui-même : donner à ses études du vol des oiseaux la consécration d’une prescription du destin. Mais pareil dédain serait erreur comparable au rejet à la légère des légendes, des traditions et des interprétations fournies par la préhistoire d’un peuple. En dépit de toutes les déformations et de toutes les erreurs, elles représentent cependant la réalité du passé ; elles sont la construction que le peuple a édifiée avec les événements de sa préhistoire, sous l’influence de motifs autrefois tout-puissants et aujourd’hui agissant encore. Et pourrait-on, par la connaissance de toutes les forces en action, remonter le cours de ces déformations du réel, on devrait découvrir sous ce matériel légendaire la vérité historique.