Freud — Corpus & Glossaire

Fantasme d'enfance

Représente les souvenirs ou des fantasmes imaginaires de l'enfance, pouvant fournir des témoignages importants sur le développement psychique et ayant une influence significative sur la destinée des individus.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

II. · bloc 2 · confiance 0.95

Représente les souvenirs d'enfance ou des fantasmes de l'individu, qui peuvent fournir des témoignages importants sur le développement psychique. Dans le cas de Léonard, il s'agit du fantasme du vautour.

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En dépit de toutes les déformations et de toutes les erreurs, elles représentent cependant la réalité du passé ; elles sont la construction que le peuple a édifiée avec les événements de sa préhistoire, sous l’influence de motifs autrefois tout-puissants et aujourd’hui agissant encore. Et pourrait-on, par la connaissance de toutes les forces en action, remonter le cours de ces déformations du réel, on devrait découvrir sous ce matériel légendaire la vérité historique. Ainsi des souvenirs d’enfance ou des fantasmes de l’individu. Ce qu’un homme croit se rappeler de son enfance n’est pas indifférent. En général, sous ces vestiges, se cachent d’inappréciables témoignages ayant trait aux lignes les plus importantes de son développement psychique 33 . Possédant maintenant, de par la technique psychanalytique, d’excellents moyens de ramener à la lumière le matériel enseveli, nous pourrons essayer de remplir les lacunes existant dans la biographie de Léonard, grâce à l’analyse de son fantasme d’enfance. Et si nous n’atteignons pas par là un degré satisfaisant de certitude, il nous faudra nous consoler en pensant aux nombreuses recherches qui n’eurent pas meilleur succès sur cet homme si grand et si énigmatique. Mais considérons le fantasme au vautour de Léonard du point de vue du psychanalyste : il ne nous paraît plus longtemps si étrange, nous nous souvenons avoir souvent — par exemple dans les rêves — rencontré qui lui ressemble, et ainsi nous pouvons oser traduire ce fantasme de sa langue spéciale en langage ordinaire et compréhensible à tous. La traduction se rapporte alors à l’érotique. Queue, « coda » est le symbole le plus connu et la désignation d’« ersatz » du membre viril, en italien non moins que dans les autres langues ; la situation que représente le fantasme : un vautour ouvrant la bouche de l’enfant et s’y évertuant avec sa queue, correspond à l’idée d’une « fellatio », d’un acte sexuel dans lequel le membre est introduit dans la bouche d’une autre personne. Il est assez curieux que ce fantasme soit empreint d’un caractère si franchement passif ; il se rapproche de certains rêves ou fantasmes de femmes ou d’homosexuels passifs (jouant dans le rapport le rôle féminin). Que le lecteur se maîtrise et ne refuse pas, dans son indignation, de suivre plus loin la psychanalyse, accusant celle-ci d’outrager impardonnablement, dès l’abord, la pure mémoire d’un grand homme ! En premier lieu, une telle indignation ne nous apprendra jamais ce que signifie le fantasme d’enfance de Léonard ; d’autre part, Léonard a indubitablement avoué un pareil fantasme, et nous ne pouvons renoncer à l’attente, si l’on veut, au préjugé, qu’un tel fantasme, — comme toute création psychique, rêve, vision ou délire, — possède un sens. Prêtons plutôt au travail analytique, qui n’a pas encore dit son dernier mot, toute l’attention qui lui est due. La tendance à prendre dans la bouche le membre viril afin de le sucer, rangée par la société bourgeoise parmi les abominables perversions sexuelles, se rencontre pourtant souvent parmi les femmes de notre temps, — et, d’après le témoignage des œuvres d’art, se rencontra de même parmi les femmes des temps passés. Cet acte semble perdre, pour la femme amoureuse, tout caractère choquant. Le médecin trouve des fantasmes prenant source dans la même tendance chez des femmes qui n’ont ni lu la Psychopathia sexualis, de Krafft-Ebing, ni appris à connaître de quelque autre manière théorique la possibilité d’un pareil mode de satisfaction sexuelle. Les femmes arrivent aisément, semble-t-il, livrées à leur seule imagination, à échafauder de semblables fantasmes sous l’influence du désir 34 . La suite de l’examen nous apprend alors que cette situation, si sévèrement condamnée par les mœurs, a une origine des plus innocentes. Elle n’est que la transposition d’une autre situation dans laquelle nous nous sentîmes tous heureux en notre temps quand, nourrissons, « essendo io in culla », nous prenions dans la bouche le mamelon de la mère ou de la nourrice et le tétions.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

III. · bloc 1 · confiance 0.95

Un fantasme d'enfance est un scénario imaginaire qui se forme dans l'esprit de l'enfant, souvent lié à des expériences réelles ou subconscientes. Dans ce passage, le fantasme d'enfance de Léonard est analysé.

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III. Dans le fantasme d’enfance de Léonard, l’élément vautour représente le contenu réel du souvenir, mais l’ensemble dans lequel Léonard lui-même a situé son fantasme jette un jour vif sur la signification de ce contenu pour sa vie ultérieure. Au cours de notre travail d’interprétation, nous nous heurtons maintenant à ce problème étrange : pourquoi ce contenu réel du souvenir a-t-il été transposé en situation homosexuelle ? La mère qui allaite son enfant, — plutôt : que l’enfant tète, — est métamorphosée en un vautour qui introduit sa queue dans la bouche de l’enfant. Nous prétendons que la « coda » du vautour, suivant les usages métaphoriques du langage vulgaire, ne peut signifier rien d’autre qu’un membre viril, un pénis. Mais nous ne comprenons pas comment le travail de l’imagination en peut venir à doter justement l’oiseau maternel de l’insigne de la virilité et une telle absurdité nous fait douter de pouvoir réduire cette création de l’imagination à un sens rationnel. Toutefois il ne faut pas perdre courage. Combien de rêves en apparence absurdes n’avons-nous pas forcés à livrer leur sens ! Pourquoi un fantasme d’enfance serait-il plus difficile à déchiffrer qu’un rêve ? Souvenons-nous qu’il n’est pas bon qu’une singularité demeure isolée, et hâtons-nous de lui en adjoindre une seconde, plus surprenante encore. La déesse égyptienne Mout à tête de vautour, figure d’un caractère tout à fait impersonnel, comme dit Drexler dans le « Roschers Lexikon », fusionnait souvent avec d’autres divinités maternelles, d’une individualité plus vivante, telles Isis et Hathor, mais elle conservait en même temps son existence et son culte séparés. Les dieux séparés du Panthéon égyptien, — c’était une particularité remarquable de celui-ci, — ne succombaient pas dans le syncrétisme. À côté des dieux composites demeurait la figure isolée du dieu dans son indépendance. Cette divinité maternelle à tête de vautour fut donc, dans la plupart de ses figurations, dotée par les Égyptiens d’un phallus 44 ; son corps, que les seins caractérisaient comme féminin, portait aussi un membre viril en état d’érection. Ainsi, nous trouvons chez la déesse Mout la même réunion de caractères maternels et de caractères virils que dans le fantasme au vautour de Léonard. Expliquerons-nous cette coïncidence en disant que Léonard avait appris à connaître, par les livres, jusqu’à la nature androgyne du vautour maternel ? Une telle hypothèse est plus que douteuse ; il semble que les sources où pouvait puiser Léonard ne contenaient rien ayant trait à cette étrange particularité. Rapportons plutôt la concordance à un facteur commun encore inconnu, ayant agi ici et là. La mythologie nous apprend que la structure androgyne, la réunion de caractères sexuels mâles et femelles n’appartint pas qu’à Mout, mais aussi à d’autres divinités, telles Isis et Hathor. Mais à celles-ci peut-être seulement dans la mesure où elles participaient de la nature maternelle et fusionnaient avec Mout 45 . La mythologie nous enseigne encore que d’autres divinités égyptiennes, telle Neith de Sais, qui devint plus tard l’Athéna grecque, furent originairement androgynes, c’est-à-dire hermaphrodites. De même beaucoup de dieux grecs, en particulier du cycle de Dyonisos, mais aussi Aphrodite, réduite ensuite au rôle de déesse uniquement féminine de l’Amour. Les mythologues peuvent tenter d’expliquer ainsi ce fait : le phallus rapporté au corps féminin doit signifier la force créatrice primitive de la nature, et toutes les divinités hermaphrodites expriment l’idée que seule la réunion du principe mâle et du principe femelle figure dignement la perfection divine. Cependant aucune de ces remarques ne résout ce problème psychologique : pourquoi l’imagination humaine ne répugne-t-elle pas à pourvoir une figure devant incarner l’essence de la mère des attributs de la puissance virile, opposés à la maternité ? La réponse nous est donnée par les théories sexuelles infantiles. Il y eut, en effet, un temps dans la vie de l’individu, où le membre viril fut compatible avec la représentation de la mère.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

VI. · bloc 5 · confiance 0.90

Les fantasmes d'enfance sont considérés comme ayant une influence importante sur la destinée des individus, selon Freud. Ce passage souligne que Léonard pourrait avoir été influencé par son fantasme d'enfance au vautour, qui aurait pu être la clé de ses accomplissements et de sa malchance.

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Notre but est de démontrer le rapport existant entre les événements extérieurs et les réactions individuelles par la voie de l’activité instinctive. Si la psychanalyse ne nous explique pas pourquoi Léonard fut un artiste, elle nous fait du moins comprendre les manifestations et les limitations de son art. Seul, en effet, un homme ayant vécu l’enfance même de Léonard aurait pu peindre la Joconde et la Sainte Anne, préparer à ses propres œuvres leur triste destin et prendre, comme investigateur de la nature, cet essor inouï, comme si la clef et de tous ses accomplissements et de son infortune était cachée dans le fantasme d’enfance au vautour. Cependant n’y a-t-il pas lieu d’être choqué des résultats d’une investigation attribuant aux hasards de la constellation parentale une telle influence sur la destinée des hommes, par exemple faisant dépendre le destin de Léonard de sa naissance illégitime et de la stérilité de sa première belle-mère Donna Albiera ? Je crois qu’on n’y serait pas justifié ; juger le hasard indigne de décider de notre sort, c’est retourner à la conception religieuse du monde, dont Léonard lui-même prépara la défaite, quand il écrivit que ne se mouvait point le soleil. Certes, cela nous mortifie de penser qu’un Dieu juste et une Providence bienveillante ne nous préservent pas de telles influences au temps de notre vie où nous sommes le plus désarmés. Mais nous oublions, pensant ainsi, que dans notre vie justement tout est hasard, depuis notre naissance de par la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule, hasard qui rentre cependant dans l’ensemble des lois et des nécessités de la nature, et manque seulement de rapport avec nos désirs et nos illusions. La ligne de partage entre les déterminations de notre vie personnelle de par les « nécessités » de notre constitution, ou bien de par les « hasards » de notre enfance, a beau être encore incertaine dans son tracé, il ne nous est plus permis de douter de l’importance des premières années de notre enfance. Nous avons encore trop peu de respect pour la Nature qui, selon les paroles sibyllines de Léonard, paroles qui annoncent déjà celles d’Hamlet, « est pleine d’infinies raisons qui ne furent jamais dans l’expérience 101 ». (La natura è piena d'infinite ragioni che non furono mai in isperienza.) Chacun des hommes, chacun de nous, répond à l’un des essais sans nombre par lesquels ces « raisons » de la Nature se pressent vers l’existence. 99 Cette critique a un caractère tout à fait général et ne vise pas que les biographes de Léonard. 100 V. Seidlitz, II, p. 271. 101 Manuscrit I de l’Institut, f° 18 r., cité par Solmi, op. cit ., p. 112, et par M. Herzfeld, op. cit., p. 11, d’après laquelle Freud a reproduit le texte (N. d. T.).