Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Une divinité égyptienne associée à la maternité, dont le symbole est le vautour.
Voir le passage source
La suite de l’examen nous apprend alors que cette situation, si sévèrement condamnée par les mœurs, a une origine des plus innocentes. Elle n’est que la transposition d’une autre situation dans laquelle nous nous sentîmes tous heureux en notre temps quand, nourrissons, « essendo io in culla », nous prenions dans la bouche le mamelon de la mère ou de la nourrice et le tétions. La puissante impression organique qui demeure en nous de cette première de nos jouissances vitales doit rester indélébile ; et quand ensuite l’enfant apprend à connaître le pis de la vache, — qui est d’après sa fonction équivalente à un mamelon, d’après sa forme et sa position sous le ventre à un pénis, — il s’est rapproché d’autant de la choquante fantaisie sexuelle à acquérir plus tard 35 . Nous comprenons maintenant pourquoi Léonard reporte au temps où il était nourrisson sa soi-disant aventure avec le vautour. Derrière ce fantasme se cache la réminiscence d’avoir tété le sein maternel, d’avoir été allaité à ce sein, scène d’une grande et humaine beauté qu’avec beaucoup d’artistes Léonard entreprit de représenter dans ses tableaux de la Vierge et l’Enfant. Sans doute prétendons-nous — sans le comprendre encore — que cette réminiscence, importante pour les deux sexes, s’est muée chez l’homme que fut Léonard en un fantasme d’homosexualité passive. Mais nous laisserons, pour le moment, de côté le problème des rapports éventuels de l’homosexualité avec la succion du sein maternel pour nous souvenir seulement que la tradition attribue à Léonard des sentiments homosexuels. Peu importe que l’accusation précitée contre le jeune Léonard fût justifiée ou non ; ce n’est pas la réalisation, mais l’attitude sentimentale qui décide, quand il s’agit de reconnaître en quelqu’un l’inversion. Un autre trait incompris du souvenir d’enfance de Léonard nous frappe. Nous interprétons ainsi ce fantasme : être allaité par sa mère, et nous y trouvons la mère remplacée par un vautour ! D’où provient ce vautour et que vient-il faire ici ? Une idée se présente à l’esprit, mais si éloignée du sujet qu’on serait tenté de l’écarter. L’écriture sacrée hiéroglyphique des Égyptiens figure en effet la Mère sous l’image du vautour 36 . Les Égyptiens adoraient aussi une divinité maternelle à tête de vautour, ou à plusieurs têtes, dont l’une au moins était de vautour 37 . Le nom de cette divinité se serait prononcé « Mout » ; cette similitude de son avec le mot allemand « Mutter » (mère) n’est-elle que hasard ? Ainsi le vautour est réellement en rapport avec la mère, mais en quoi cela peut-il nous servir ? Avons-nous le droit d’attribuer ces connaissances à Léonard, François Champollion (1790-1832) ayant le premier déchiffré les hiéroglyphes 38 ? Il serait intéressant de savoir par quelles voies les Égyptiens aussi en vinrent à élire le vautour comme symbole de la maternité. La religion et la civilisation égyptiennes éveillèrent la curiosité scientifique des Grecs et des Romains ; longtemps avant que nous soyons nous-mêmes parvenus à déchiffrer les monuments de l’Égypte nous en avions quelques lumières par les œuvres conservées de l’Antiquité. Ces écrits émanent tantôt d’auteurs connus tels que Strabon, Plutarque, Aminianus Marcellus, tantôt sont signés de noms inconnus et leur origine comme l’époque de leur composition restent douteuses, tels les Hiéroglyphica d’Horapollo Nilus ou le livre de sagesse sacerdotale de l’Orient à nous transmis sous le nom d’un dieu : Hermes Trismegiste. Nous y apprenons que le vautour était symbole de la maternité en vertu de cette croyance qu’il n’existait que des vautours femelles, aucun mâle dans cette espèce 39 . L’histoire naturelle des anciens possédait la contre-partie d’une telle limitation : on croyait les scarabées, adorés par les Égyptiens tels des dieux, toujours du sexe mâle 40 . Mais comment avait donc lieu la fécondation des vautours, s’il n’y avait que des femelles ? Horapollo 41 nous en donne quelque part une bonne explication : en une certaine saison, ces oiseaux s’arrêtent dans leur vol, ouvrent leur vagin et conçoivent de par le vent.