Freud — Corpus & Glossaire

Fantasme au vautour

Un fantasme de Léonard da Vinci lié à sa relation complexe avec sa mère, associé à des sentiments d'absence paternelle, de jouissance éprouvée dans la possession du sein maternel et de souvenirs de sa mère et de la Joconde. Ce fantasme peut également représenter un désir sexuel.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

II. · bloc 4 · confiance 0.95

Un fantasme de Léonard qui se sentit seul avec sa mère, lié à la croyance que les vautours sont tous femelles et peuvent se reproduire sans l'aide de mâles. Ce fantasme est associé à un souvenir de jouissance éprouvée dans la possession du sein maternel.

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Mais comment avait donc lieu la fécondation des vautours, s’il n’y avait que des femelles ? Horapollo 41 nous en donne quelque part une bonne explication : en une certaine saison, ces oiseaux s’arrêtent dans leur vol, ouvrent leur vagin et conçoivent de par le vent. Ainsi nous arrivons, de façon imprévue, à tenir pour très vraisemblable ce que, voici un instant, nous rejetions comme absurde. Léonard peut très bien avoir connu la fable scientifique à laquelle le vautour doit d’avoir été choisi par les Égyptiens comme notation de la mère. Car la curiosité du lecteur infatigable qu’était Léonard s’étendait à tous les domaines de la littérature et du savoir. Nous avons, dans le Codex atlanticus, une liste de tous les livres qu’il possédait à un moment donné 42 , en outre, de nombreuses annotations relatives à d’autres livres empruntés à des amis. D’après les extraits que Fr. Richter 43 a fait de ses écrits, nous aurions peine à surestimer l’étendue de sa lecture. Les ouvrages anciens et contemporains d’histoire naturelle ne manquent pas dans cette énumération. Tous ces livres se trouvaient déjà imprimés, et Milan était justement, pour l’Italie, le centre du jeune art de l’imprimerie. Poursuivons nos recherches ; nous tombons sur un renseignement qui élève jusqu’à la certitude la probabilité que Léonard ait connu la fable du vautour. Le savant éditeur et commentateur d’Horapollo remarque à propos du texte précité (p. 172) : Cœterum hanc fabulam de vulturibus cupide amplexi sunt Patres Ecclesiastici, ut ita argumento ex rerum natura petito refutarent eos, qui Virginis partum nega-bant ; itaque apud omnes fere hujus rei mentio occurrit. Ainsi la fable de l’unisexualité et de la fécondation des vautours n’était point demeurée une anecdote indifférente comme la fable analogue des scarabées ; les Pères de l’Église s’en étaient emparé pour avoir contre les douteurs de l’Écriture Sainte un argument tiré de l’histoire naturelle. Si, d’après les meilleures sources de l’antiquité, les vautours en étaient réduits à se laisser féconder par le vent, pourquoi quelque chose d’analogue ne serait-il pas arrivé à une femme ? Cet argument tiré de la fable du vautour incita presque tous les Pères de l’Église à la raconter, et il semble alors presque indubitable que, sous un aussi puissant patronage, elle parvint aussi à la connaissance de Léonard. Nous pouvons maintenant nous figurer ainsi la genèse du fantasme au vautour de Léonard : il lisait un jour, dans un Père de l’Église ou dans un livre d’histoire naturelle, que les vautours sont tous femelles et savent se reproduire sans l’aide de mâles, alors surgit en lui un souvenir qui prit la forme de ce fantasme, mais qui signifiait que lui aussi était un tel fils de vautour, enfant ayant eu une mère mais pas de père. Et à ce souvenir s’associa, — suivant le seul mode permettant à des impressions aussi précoces de resurgir, — un écho de la jouissance éprouvée dans la possession du sein maternel. L’allusion que faisaient les vieux auteurs à la Vierge avec l’Enfant, sujet cher à tous les artistes, dut contribuer à faire paraître précieux et significatif son fantasme à Léonard. Il lui permettait donc de s’identifier avec l’Enfant Jésus, consolateur et rédempteur de tous, et non pas d’une seule femme. Quand nous décomposons en ses éléments un fantasme d’enfance, nous cherchons à séparer son contenu de souvenir réel des facteurs plus tardifs qui le modifient et le déforment. Chez Léonard, nous croyons maintenant connaître le contenu réel de son fantasme ; la substitution du vautour à la mère donne à entendre que le père manqua à l’enfant qui se sentit seul avec la mère. Le fait de la naissance illégitime de Léonard est d’accord avec son fantasme au vautour ; cette circonstance seule lui permit de se comparer à un fils de vautour. Par ailleurs, le second fait certain de son enfance que nous connaissions est qu’à l’âge de cinq ans il avait été recueilli dans la maison paternelle ; mais quand cet événement eut lieu, quelques mois après la naissance de l’enfant ou quelques semaines avant l’établissement du registre des impôts, nous n’en savons absolument rien.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

II. · bloc 5 · confiance 0.95

Un fantasme de Léonard da Vinci lié à sa naissance illégitime, qui représente son sentiment d'absence de son père et de son élevage par sa mère pendant les premières années de sa vie. Cette interprétation permet de comprendre pourquoi Léonard s'est intéressé aux oiseaux volants.

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Le fait de la naissance illégitime de Léonard est d’accord avec son fantasme au vautour ; cette circonstance seule lui permit de se comparer à un fils de vautour. Par ailleurs, le second fait certain de son enfance que nous connaissions est qu’à l’âge de cinq ans il avait été recueilli dans la maison paternelle ; mais quand cet événement eut lieu, quelques mois après la naissance de l’enfant ou quelques semaines avant l’établissement du registre des impôts, nous n’en savons absolument rien. C’est ici que l’interprétation du fantasme au vautour acquiert de la valeur et peut nous apprendre que Léonard passa les premières années décisives de sa vie, non chez son père et sa belle-mère, mais chez sa mère, la pauvre, la délaissée, la véritable, où il eut le temps de ressentir l’absence de son père. Cela semble un résultat maigre et pourtant encore osé de la recherche psychanalytique, mais il gagnera en importance par la suite. L’examen des circonstances de fait ayant entouré l’enfance de Léonard vient à notre secours. D’après la tradition, son père, Ser Piero da Vinci, épousa, l’année même de la naissance de Léonard, la noble Donna Albiera ; le petit garçon dut à la stérilité de cette union d’être recueilli dans la maison paternelle ou plutôt grand-paternelle, ce qu’un document datant de sa cinquième année confirme. Or, on n’a pas coutume de remettre dès l’abord un rejeton illégitime aux soins d’une jeune femme qui espère encore en sa propre maternité. Des années de déception durent passer avant qu’on se résolût à accepter, en dédommagement des enfants légitimes vainement espérés, l’enfant illégitime, sans doute alors ravissant dans son jeune épanouissement. En accord avec notre interprétation du fantasme au vautour, trois ans au moins, peut-être cinq, de la vie de Léonard durent s’écouler avant qu’il pût quitter sa mère solitaire pour entrer dans la maison paternelle, où il trouva père et mère à la fois. Mais c’était alors déjà trop tard. Dans les trois ou quatre premières années de la vie se fixent des impressions et s’établissent des modes de réaction au monde extérieur, qu’aucun événement ultérieur ne peut plus dépouiller de leur force. S’il est vrai que les incompréhensibles souvenirs d’enfance et les fantasmes qu’un homme élève sur cette base font toujours ressortir ce qu’il y eut de plus important dans son développement psychique, le fait que Léonard ait passé ses premières années auprès de sa mère seule, fait que corrobore le fantasme au vautour, dut exercer une influence décisive sur la structure de sa vie intérieure. Sous l’influence de cette constellation, l’enfant qui trouvait, dans sa jeune vie, un problème de plus que les autres enfants à résoudre, ne put manquer de spéculer avec une passion particulière sur ces énigmes et ainsi devint un investigateur précoce que tourmentaient les grandes questions : d’où viennent les enfants ? Quelle est la part prise par le père à leur naissance ? L’intuition des rapports existant entre ses investigations de savant et l’histoire de son enfance lui a plus tard arraché l’exclamation qu’il fut toujours destiné à approfondir le problème du vol des oiseaux, puisque encore au berceau il avait été visité par un vautour. Montrer comment la curiosité intellectuelle de Léonard, qui s’orienta vers le vol des oiseaux, découlait de son investigation sexuelle infantile, sera une tâche postérieure et aisément réalisable. 31 « Questo scriver si distintamente del nibbio par che sia mio destino, perché nella mia prima ricordatione délia mia infantia e’ mi parea che essendo io in culla, che un nibbio venissi a me e mi aprissi la bocca colla sua coda e moite volte mi percotessi con tal coda dentro aile labbra. » (Codex atlanticus, F. 66 v.) Voir : Il Codice atlantico di Leonardo da Vinci nella Biblioteca Ambrosiana di Milano riprodotto e pubblicato della Regia Academia dei Lincei, etc., Rome, 1891, Edizione Piumati. Freud a cité le texte d’après Scognamiglio, avec l’ancienne annotation du Codex atlanticus, d’après laquelle le feuillet où se trouve le souvenir du vautour correspondait au n°65 (N. d. T.).

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

IV. · bloc 3 · confiance 0.95

Un fantasme lié à la mémoire de l'enfance de Léonard, qui représente une scène où un vautour dévore les yeux d'une femme. Ce passage suggère que ce fantasme est associé aux souvenirs de sa mère et de la Joconde.

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Quand Pater affirme qu’un visage semblable à celui de Mona Lisa se mêle continuement à la trame des rêves de Léonard depuis un temps aussi reculé que son enfance, cette affirmation nous semble plausible et digne d’être prise à la lettre. Vasari cite, comme premiers essais artistiques de Léonard, « teste di femine, che ridono 72 ». Voici ce passage, d’autant plus digne de foi qu’il ne cherche à démontrer aucune thèse 73 : « Modelant, dans sa jeunesse, quelques têtes de femmes qui riaient, d’abord en terre, puis reproduites en plâtre, et aussi quelques têtes d’enfants, qui semblaient sorties de main de maître... » Ainsi nous apprenons que l’activité artistique de Léonard débuta par la représentation de deux sortes de sujets, qui nous rappellent les deux objets auxquels s’attacha d’abord sa libido infantile, et que nous avons appris à connaître de par l’analyse du fantasme au vautour. De même que les belles têtes d’enfants sont des reproductions de Léonard enfant, de même les femmes souriantes ne sont rien autre que des répliques de Caterina, sa mère. Et nous commençons à en entrevoir la possibilité : ce fut sa mère qui posséda ce mystérieux sourire, un temps pour lui perdu, et qui le captiva si fort quand il le retrouva sur les lèvres de la dame florentine 74 . L’œuvre de Léonard la plus voisine, chronologiquement, de la Joconde , est la Sainte Anne, la sainte Anne avec la Vierge et l’Enfant. Les deux têtes de femmes y sont exquisement illuminées du sourire léonardesque. On ne sait quand, — plus tôt ou plus tard que le portrait de Mona Lisa, — Léonard commença ce tableau. Mais comme il travailla des années aux deux œuvres, on peut admettre que le Maître s’en occupa simultanément. Ce qui cadrerait le mieux avec notre hypothèse serait ceci : la pénétration de plus en plus profonde par Léonard de la physionomie de Mona Lisa l’aurait justement incité à créer la composition tout imaginaire de la Sainte Anne. Car, si le sourire de la Joconde évoqua, hors des ombres de sa mémoire, le souvenir de sa mère, ce souvenir le poussa aussitôt à une glorification de la maternité restituant à sa mère le sourire retrouvé chez la noble dame. Ainsi nous sommes en droit de quitter maintenant la Joconde pour nous occuper de cette autre œuvre de Léonard, à peine moins belle, et que possède aussi le Louvre. Sainte Anne avec sa fille et son petit-fils est un sujet que la peinture italienne a rarement traité ; en tout cas, la composition de Léonard s’écarte fort de tout ce qui est connu. Muther écrit 75 : « Certains maîtres, tels Hans Fries, Holbein le Vieux et Girolamo dai Libri, assirent Anne près de Marie et placèrent entre elles l’enfant. D’autres, tel Jacob Cornelisz dans son tableau du Musée de Berlin, figurèrent, au sens littéral du mot, Sainte Anne à trois 76 , une véritable trinité, c’est-à-dire la représentèrent tenant dans ses bras la petite figurine de la Vierge sur laquelle repose la figurine plus petite encore de l’Enfant Jésus. » Chez Léonard, Marie est assise sur les genoux maternels, se penche en avant et tend les bras vers l’Enfant qui joue avec un agneau et le maltraite même quelque peu. La grand-mère, son seul bras visible sur la hanche, regarde avec un bienheureux sourire Marie et Jésus. La composition est certes un peu forcée. Mais le sourire qui se joue sur les lèvres des deux femmes, le même, indiscutablement, que celui de la Joconde, a pourtant perdu son caractère énigmatique et inquiétant pour ne plus exprimer que tendresse et félicité paisible 77 . À scruter un peu profondément ce tableau, nous comprenons tout à coup ceci : Léonard seul pouvait faire une telle œuvre, comme seul il pouvait imaginer le fantasme au vautour. Ce tableau synthétise l’histoire de son enfance ; les détails de l’œuvre s’expliquent par les plus personnelles impressions de la vie de Léonard. Dans la maison de son père, il ne trouva pas que sa bonne belle-mère, Donna Albiera, mais encore sa grand-mère paternelle, Mona Lucia, qui, — nous pouvons le supposer, — fut tendre envers lui comme sont d’ordinaire les grand-mères. Cette circonstance le familiarisa avec l’idée de l’enfance placée sous la sauvegarde d’une mère et d’une grand-mère.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

IV. · bloc 5 · confiance 0.95

Un fantasme de l'enfant fasciné par la mère, qui implique une fusion heureuse entre l'être mâle et l'être féminin, selon Freud.

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L’amour de la mère pour le nourrisson qu’elle nourrit et soigne est quelque chose d’autrement profond que son affection ultérieure pour l’enfant qui a commencé de croître. C’est une relation d’amour comportant la satisfaction plénière, et qui comble non pas seulement tous les désirs psychiques, mais assouvit aussi tous les besoins physiques. Et si elle représente une des formes du bonheur accessible aux humains, cela tient en grande partie à la possibilité qu’offre la relation entre mère et enfant de satisfaire en même temps, sans reproches, des désirs anciens, refoulés, et qu’on devrait qualifier de pervers 80 . Dans les jeunes ménages les plus heureux, le père sent que l’enfant, surtout le fils, est devenu son rival, et une hostilité profondément enracinée dans l’inconscient prend dès lors naissance contre le préféré. Quand Léonard, parvenu à l’apogée de sa vie, rencontra à nouveau ce sourire de béatitude extatique, semblable à celui qui se jouait sur les lèvres de sa mère tandis qu’elle le caressait, lui-même était depuis longtemps la proie d’une inhibition qui lui interdisait de jamais plus demander de telles tendresses à des lèvres de femme. Mais il était devenu peintre et s’efforça de recréer avec son pinceau ce sourire, et il en dota tous ses tableaux, qu’il les exécutât lui-même ou les fît exécuter sous sa direction, par ses élèves : la Léda, le Saint Jean, le Bacchus. Ces deux derniers ne sont que variantes du même type. Muther dit : « Du mangeur de sauterelles de la Bible, Léonard a fait un Bacchus, un petit Apollon qui nous contemple d’un regard sensuel et troublant, ses tendres jambes mollement croisées, un sourire énigmatique sur les lèvres. » Ces tableaux respirent une mystique dont on n’ose pas pénétrer le secret ; on peut tout au plus tenter d’en rechercher le lien avec les créations antérieures de Léonard. Ces figures sont de nouveau androgynes, mais non plus dans le sens où l’était le fantasme au vautour. Ce sont de beaux jeunes gens d’une délicatesse féminine, aux formes efféminées ; ils ne baissent pas les yeux, mais nous regardent d’un regard mystérieusement vainqueur, comme s’ils connaissaient un grand triomphe de bonheur que l’on doit taire ; le sourire ensorceleur que nous connaissons laisse deviner qu’il s’agit d’un secret d’amour. Peut-être Léonard a-t-il désavoué et surmonté, par la force de l’art, le malheur de sa vie d’amour en ces figures qu’il créa et où une telle fusion bienheureuse de l’être mâle avec l’être féminin figure la réalisation des désirs de l’enfant autrefois fasciné par la mère. 62 Les connaisseurs d’art penseront ici à l’étrange sourire figé des sculptures grecques archaïques, par exemple des Æginetes, peut-être aussi aux figures de Verrocchio, maître de Léonard, ce qui les empêchera de suivre sans hésitation les déductions qui vont suivre. 63 En français dans le texte ( N . d. T.). Gruyer nach Seidlitz, L. da V., vol. II, p. 280. 64 Geschichte der Malerei, I, p. 314. 65 Op. cit., p. 417. 66 En français dans le texte ( N. d. T.). 67 A. Conti, « Leonardo pittore », Conferenze florentine, op. cit., p. 93. 68 Vasari, La Vita di L. da V., Ed. Poggi, 1919, p. 35 (N. d. T.). 69 Op. cit., p. 45. 70 W. Pater, The Renaissance. 71 M. Herzfeld, L. de V., p. LXXXVIII. 72 Scognamiglio, Op. cit., p. 32. 73 « ... facendo nella sua giovanezza di terra alcune teste di femine che ridono, che vanno formate per l’arte di gesso, e parimente teste di putti che parevano usciti di mano d’un maestro. » Vasari, op. cit., p. 4. Freud a cité ce passage d’après L. Schorn, vol. III, 1843, p. 6 (N. d. T.). 74 Merejkovski admet cette supposition, bien qu’ayant imaginé pour Léonard une enfance s’écartant, dans les points essentiels, de celle déduite par nous du fantasme au vautour. Cependant, si Léonard lui-même avait possédé ce sourire, la tradition n’aurait sans doute pas manqué de nous faire connaître une aussi remarquable coïncidence. 75 Op. cit., p. 309. 76 En allemand : « Heilige Anna selbdritt » (N. d. T.). 77 A.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

V. · bloc 4 · confiance 0.95

Lièvre entre sa soif d'investigation et le fantasme au vautour, qui représente un désir sexuel.

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Mais l’investigateur qui était en lui ne se laissa pas le moins du monde abuser par les récits de la création donnés par l’Écriture ; il contestait par exemple la possibilité d’un déluge universel et comptait, en géologie, par millénaires, aussi librement que les modernes. Parmi les « Prophéties » de Léonard s’en trouvent plusieurs qui devaient froisser la délicatesse des croyants, telle celle-ci relative au culte des images saintes : « Les hommes s’adresseront à des hommes qui ne perçoivent rien ; ils auront les yeux ouverts et ne verront point, ils parleront à ceux-ci et resteront sans réponse ; ils imploreront des grâces de qui a des oreilles et n’entend pas ; ils allumeront des cierges devant un aveugle. » Ou encore, sur les lamentations du vendredi saint : « Dans toute l’Europe, de grands peuples pleureront la mort d’un seul homme, mort en Orient 91 . » On a dit de Léonard qu’il avait dépouillé les images religieuses de leurs derniers restes de raideur sacerdotale, les humanisant et exprimant par elles de grands et beaux sentiments humains. Muther lui attribue la gloire d’avoir surmonté une ambiance de décadence et d’avoir rendu aux hommes le droit aux joies des sens et à la joie de vivre. Dans ses écrits, où il se montre absorbé par l’étude des plus profonds et des plus grands problèmes de la nature, Léonard ne manque pas d’exprimer son admiration pour le Créateur, cause première de tous ces mystères merveilleux, mais rien n’indique qu’il ait pensé conserver un rapport personnel quelconque avec cette puissance divine. Les propositions dans lesquelles Léonard a consigné la sagesse profonde de ses dernières années, respirent la résignation d’un homme qui se soumet à l’Ανάγχη), aux lois de la nature, et n’attend aucune pitié de la bonté ou de la grâce d’un dieu. Sans aucun doute, Léonard avait surmonté et la religion dogmatique et la religion personnelle et s’était fort éloigné, au cours de son activité investigatrice, de la conception chrétienne de l’univers. Nos connaissances concernant le développement de la vie psychique infantile nous font admettre que Léonard enfant, dans ses premières investigations, s’occupa lui aussi des problèmes de la sexualité. Cette vérité, il nous la livre d’ailleurs lui-même, sous les voiles les plus transparents, quand il établit un lien entre sa soif d’investigation et le fantasme au vautour, et qu’il cite l’étude du vol des oiseaux comme une tâche à lui dévolue de par un arrêt spécial du destin. Un passage fort obscur de ses écrits et ayant l’allure d’une prophétie, qui traite du vol des oiseaux, montre bien quelle profonde racine affective avait son désir de pouvoir enfin s’adonner lui-même à l’art du vol : « Le grand oiseau prendra son premier essor de sur le dos de son grand Cygne, étonnant l’univers, remplissant de son nom toutes les écritures, et gloire éternelle au nid qui le vit naître 92 ! » Il espérait sans doute voler lui-même un jour, et nous savons par les rêves, qui réalisent les désirs des hommes, quelle félicité ils se promettent de la réalisation de cette espérance. Mais pourquoi tant d’hommes rêvent-ils qu’ils volent ? La psychanalyse répond à cette question, en nous montrant que « voler » ou « être un oiseau » n’est que le déguisement d’un autre désir ; entre le vol et cet autre désir existe d’ailleurs plus d’un rapport pragmatique et linguistique permettant de passer de l’un à l’autre. La fable de la cigogne, du grand oiseau qui apporte les enfants, que l’on conte à ceux-ci quand leur curiosité s’éveille, les phallus ailés des anciens, l’expression « vögeln » (de Vogel : oiseau) dont on désigne en allemand populaire l’activité sexuelle de l’homme, le nom d’ uccello (oiseau) donné par les Italiens au membre viril ; autant de fragments d’un grand ensemble nous enseignant que le désir de voler ne signifie rien autre, dans nos rêves, que le désir ardent d’être apte aux actes sexuels 93 . C’est là un souhait infantile très précoce.