Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
L'idée infantile selon laquelle le corps de la mère possède un organe viril similaire à celui de l'enfant. Cette hypothèse est considérée comme la source commune de la structure androgyne des divinités maternelles et du fantasme d'enfance de Léonard.
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La compréhension de la vie psychique infantile se réclame d’analogies tirées des temps primitifs. Pour nous, les organes génitaux sont, depuis une longue suite de générations, les « pudenda », des objets de honte, et quand le refoulement sexuel est poussé plus loin, de dégoût. Jette-t-on un regard d’ensemble sur la vie sexuelle de notre temps, en particulier sur celle des classes sociales qui portent sur leurs épaules le fardeau de la civilisation, on est tenté de le dire : la plupart de nos contemporains ne se soumettent qu’à contrecœur aux lois de la procréation et s’en trouvent blessés, rabaissés dans leur dignité humaine. La conception opposée de la vie sexuelle s’est réfugiée de notre temps dans les classes inférieures demeurées rudes ; elle se dissimule honteusement dans les classes supérieures et raffinées qui n’osent donner cours à leur sexualité que sous les reproches troublants de leur conscience. Il en était autrement aux temps primitifs de l’humanité. Les documents péniblement rassemblés par les historiens de la civilisation nous montrent que les organes génitaux étaient à l’origine l’orgueil et l’espoir des vivants, l’objet d’un culte divin et transféraient quelque chose de leur divinité à toutes les activités nouvelles auxquelles se livraient les hommes. De leur essence surgirent, par la sublimation, d’innombrables dieux, et au temps où la connexion profonde entre les religions officielles et la sexualité n’était déjà plus le patrimoine de tous, des cultes secrets s’efforçaient de la maintenir vivante chez un certain nombre d’initiés. Enfin, au cours de l’évolution civilisatrice, tant d’éléments divins et sacrés furent extraits de la sexualité, que le reliquat épuisé en tomba dans le mépris. Mais étant donné le caractère indélébile de tous les vestiges psychiques, il n’est pas surprenant que nous retrouvions jusqu’en notre temps les formes mêmes les plus primitives du culte des organes génitaux, et que le langage, les mœurs et les superstitions des hommes d’aujourd’hui présentent des survivances de toutes les phases de cette évolution 48 . D’importantes analogies biologiques nous ont préparés à admettre que l’évolution psychique individuelle répète en abrégé le cours de l’évolution de l’humanité ; nous ne trouverons donc pas invraisemblable ce que l’investigation psychanalytique de l’âme enfantine nous apprend sur la valeur attachée par l’enfant aux organes génitaux. L’hypothèse infantile du pénis maternel est la source commune d’où découlent et la structure androgyne des divinités maternelles, telle Mout l’Égyptienne, et la « coda » du vautour dans le fantasme d’enfance de Léonard. C’est par un abus de langage que nous appelons ces figurations de dieux hermaphrodites, au sens médical du mot. Aucune d’elles ne réunit en elle les véritables organes génitaux des deux sexes, ainsi qu’il advient chez quelques monstres, objets de dégoût pour tout regard humain ; elles surajoutent simplement aux seins, attributs de la maternité, le membre viril, selon la première représentation que se faisait l’enfant du corps de la mère. La mythologie conserva cette vénérable et primitive structure imaginaire du corps maternel à l’adoration des fidèles. La place prépondérante occupée, dans le fantasme de Léonard, par la queue du vautour, ne peut être qu’ainsi interprétée Alors, quand ma tendre curiosité se portait sur ma mère, et que je lui attribuais encore un organe viril pareil au mien... Nous avons là un témoignage de plus de la précoce investigation sexuelle de Léonard qui, d’après nous, fut déterminante de toute sa vie à venir. Une courte réflexion nous avertit de ne pas nous contenter d’avoir résolu le problème de la queue du vautour. Le fantasme d’enfance de Léonard renferme encore bien des traits obscurs. Le plus frappant est donc d’avoir transformé la succion du sein maternel en l’acte « d’être allaité », c’est-à-dire en un acte passif évoquant une situation de caractère franchement homosexuel.