Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Le passage montre que Léonard avait des élèves, dont il prenait soin en leur fournissant des vêtements, mais aussi qu'il les considérait comme des enfants à éduquer.
Voir le passage source
Ceux qui, d’après leur œuvre, étaient en droit de s’intituler ses élèves, tels Luini et Bassi, dit Le Sodoma, il ne les a sans doute pas personnellement connus. On nous objectera, nous le savons, que l’attitude de Léonard envers ses élèves n’a absolument rien à faire avec des mobiles d’ordre sexuel et n’autorise aucune conclusion sur les caractères particuliers de sa sexualité. Nous ferons valoir, en réponse et sous toutes réserves, que notre manière de voir explique quelques traits singuliers de la conduite du Maître, qui sans cela demeureraient énigmatiques. Léonard tenait un journal ; de sa petite écriture, dirigée de droite à gauche, il prenait des notes destinées à lui seul. Dans ce journal, — chose frappante, — il se tutoyait lui-même : « Apprends avec Maître Luca la multiplication des racines. » « Fais-toi montrer par Maître d’Abacco la quadrature du triangle », ou à l’occasion d’un voyage : « Je vais à la ville pour m’occuper de mon jardin... Fais faire deux sacs de voyage. Fais-toi montrer par Boltraffio le tour et fais-y travailler une pierre. Donne le livre à Maître Andréa il Tedesco 52 . » Ou encore un dessein d’un tout autre ordre : « Tu as à faire voir, dans ton traité, que la terre est un astre comme la lune, ou à à peu près, et à démontrer la noblesse de notre monde 53 . » Dans ce journal qui, du reste, — tel le journal d’autres mortels, — effleure en peu de mots les événements les plus importants de la journée, ou même les tait absolument, se trouvent quelques annotations qui, à cause de leur singularité, sont citées par tous les biographes de Léonard. Ces notes se rapportent à de menues dépenses du Maître, et sont d’une pénible méticulosité, comme émanant d’un père de famille pot-au-feu, strict et économe. Par contre, la justification de l’emploi de plus grosses sommes manque totalement, et rien n’indique par ailleurs que l’artiste se soit entendu en économie domestique. Une de ces annotations se rapporte à l’acquisition d’un manteau pour l’élève Andréa Salaino. Manteau pour Salai le 4 avril 1497. (La cappa di Salai a di 4 d’aprile 1497.) 4 brasses de drap d’argent (4 braccia di panno argientino) .............1. 15 s. 4 Velours vert pour garnir (velluto verde per ornare) ..........................1. 9 » Rubans (bindelli) ............................................................................... » s. 9 Portes pour agrafes (magliette) ........................................................ » s. 12 Façon (manifattura) ..........................................................................1. 1 s. 5 Ruban pour le devant (bindello per dinanzi) .................................... » s. 5 Piqûres (punta). [total :] 1.2 s. 5 54 Une autre note, très détaillée, réunit toutes les dépenses que lui a occasionnées un autre élève 55 par ses défauts et sa tendance au vol : « Au jour 23 d’avril 1490, je commençai ce livre et je recommençai le cheval 56 . Giacomo vint demeurer avec moi le jour de la Madeleine en '490, à l’âge de dix ans. (Note marginale : voleur, menteur, obstiné, glouton !) Le second jour, je lui fis tailler deux chemises, une paire de chausses, un pourpoint, et, quand je me mis les deniers de côté pour payer lesdites choses, il me vola ces deniers dans l’escarcelle, et jamais il ne me fut possible de le lui faire confesser, bien que j’en eusse une vraie certitude (à la suite, en marge : 4 lires). » Ainsi le compte rendu des méfaits du petit se poursuit et se clôt par le compte des frais : « La première année, manteau, 1. 2 ; 6 chemises, 1. 4 ; 3 pourpoints, 1. 6 ; 4 paires de chausses, 1. 7 s. d. 1. 8, etc 57 . » Rien n’est plus étranger aux biographes de Léonard qu’une explication des énigmes de la vie psychique de leur héros par ses petites faiblesses et singularités : aussi ont-ils coutume d’adjoindre à ces comptes bizarres une remarque faisant ressortir la bonté et l’indulgence du Maître envers ses élèves. Ils oublient, ce faisant, que ce qui requiert ici une explication, ce n’est pas la conduite de Léonard, mais le fait qu’il nous en ait laissé ces témoignages.