Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Le passage montre que Léonard a été soumis à une investigation qui l'a entraîné à contrôler ses émotions et à réprimer ses sentiments. Cette investigation est probablement due à son travail comme artiste, où il était attendu de maintenir un certain niveau de distance.
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(Note marginale : voleur, menteur, obstiné, glouton !) Le second jour, je lui fis tailler deux chemises, une paire de chausses, un pourpoint, et, quand je me mis les deniers de côté pour payer lesdites choses, il me vola ces deniers dans l’escarcelle, et jamais il ne me fut possible de le lui faire confesser, bien que j’en eusse une vraie certitude (à la suite, en marge : 4 lires). » Ainsi le compte rendu des méfaits du petit se poursuit et se clôt par le compte des frais : « La première année, manteau, 1. 2 ; 6 chemises, 1. 4 ; 3 pourpoints, 1. 6 ; 4 paires de chausses, 1. 7 s. d. 1. 8, etc 57 . » Rien n’est plus étranger aux biographes de Léonard qu’une explication des énigmes de la vie psychique de leur héros par ses petites faiblesses et singularités : aussi ont-ils coutume d’adjoindre à ces comptes bizarres une remarque faisant ressortir la bonté et l’indulgence du Maître envers ses élèves. Ils oublient, ce faisant, que ce qui requiert ici une explication, ce n’est pas la conduite de Léonard, mais le fait qu’il nous en ait laissé ces témoignages. Comme on ne peut vraiment pas lui attribuer l’intention de nous mettre en main des documents sur sa bonté, nous devons faire l’hypothèse qu’un autre mobile, d’ordre affectif, l’incita à prendre ces notes. Il n’est pas facile de deviner lequel, et nous n’en saurions proposer aucun, si un autre compte, aussi trouvé dans les papiers de Léonard, ne jetait une vive lumière sur ces notes étranges et minutieuses concernant l’habillement des élèves, etc. : Frais pour l’enterrement de Caterina. (Spese per la sotteratura di Caterina.) 3 livres de cire (libbre 3 di cera). …..............................................s. 27 Pour le catafalque (per lo cataletto) …..........................................s. 8 Dais au-dessus du catafalque (palio sopra il cataletto) .................s. 12 Pour porter et dresser la croix (portatura e postura 58 di croce). s. 4 Aux porteurs du corps (per la portatura del morto) ......................s. 8 A reporter ........................................................................................s. 59 Report ............................................................................................s. 59 À 4 prêtres et 4 clercs (per 4 preti e k cherici) ...............................s. 20 Cloches, livres et éponge (campana, libri, spunga) .......................s. 2 Aux fossoyeurs (per li sotteratori) ................................................s. 16 Au doyen (ail’ antiano) ...................................................................s. 8 Pour le permis aux autorités (per la licientia alli ufitiali) ...............s. 1 s. 106 Médecin (il medico) .........................................................................s. 2 Sucre et chandelles (zucchero e candele) .......................................s. 12 s. 120 59 L’écrivain Merejkovski est le seul sachant nous dire qui était cette Catarina. Il conclut, de deux autres courtes notes, que la mère de Léonard, la pauvre paysanne de Vinci, était venue à Milan en 1493 afin de visiter son fils alors âgé de quarante et un ans, qu’elle y tomba malade, fut mise par Léonard à l’hôpital et, quand elle mourut, enterrée par lui avec ces marques de respect 60 . Cette interprétation du subtil romancier n’est pas démontrable, mais elle possède tant de vraisemblance interne, elle cadre si bien avec tout ce que nous savons par ailleurs de la vie sentimentale de Léonard que je ne puis m’empêcher de la croire juste. Léonard était parvenu à soumettre ses sentiments au joug de l’investigation, à entraver leur libre expression ; mais même pour lui des occasions se présentaient où les sentiments réprimés se frayaient un chemin vers la lumière : telle la mort de sa mère, autrefois si ardemment aimée. Ce compte des frais d’enterrement nous met en face de la manifestation, déformée jusqu’à être méconnaissable, de la douleur qui le frappa quand mourut sa mère. On peut s’étonner qu’une telle déformation puisse avoir lieu, et nous ne pouvons d’ailleurs pas la concevoir du point de vue des processus psychiques normaux.