Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Un sourire immobile sur des lèvres allongées et arquées, caractéristique de la manière de Léonard et qualifié désormais de « léonardesque ». Ce sourire est présent dans le visage de Mona Lisa del Giocondo.
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IV. Le fantasme au vautour de Léonard continue à retenir notre attention. En paroles qui ne se rapportent que trop clairement à la description d’un acte sexuel (« et à plusieurs reprises il me frappa avec sa queue entre les lèvres »), Léonard fait ressortir l’intensité du rapport érotique entre mère et enfant. Grâce au lien unissant le rôle actif de la mère à l’accent mis sur la zone buccale, il n’est pas difficile de déceler un second souvenir contenu dans le fantasme, et que nous pouvons traduire ainsi : « Ma mère m’a écrasé sur la bouche d’innombrables baisers passionnés. » Le fantasme est composé du double souvenir d’avoir été allaité et baisé par la mère. La nature bénévole a accordé à l’artiste d’exprimer les mouvements les plus secrets de son âme, cachés à lui-même, par des créations qui saisissent les autres, à l’artiste étrangers, sans qu’eux-mêmes puissent dire d’où provient leur émoi. N’y aurait-il pas dans l’œuvre de Léonard des témoignages de ce que sa mémoire conserva comme la plus puissante impression de son enfance ? On devrait s’y attendre. Mais quand on songe aux profondes transformations que doit subir une impression de la vie d’un artiste, avant de pouvoir contribuer à une œuvre d’art, on ne devra prétendre que dans une mesure très modeste à trouver des preuves certaines, et cela justement chez Léonard. Pensons-nous aux tableaux de Léonard, aussitôt surgit en notre mémoire le sourire singulier, ensorcelant et énigmatique, dont il anima, tel un enchanteur, les lèvres de ses figures féminines. Un sourire immobile sur des lèvres allongées et arquées, sourire devenu caractéristique de sa manière et qualifié désormais de « léonardesque 62 ». C’est dans le visage étrangement beau de la Florentine Mona Lisa del Giocondo que ce sourire a le plus fortement saisi et déconcerté les spectateurs. Ce sourire demandait une explication et on en offrit des plus variées, mais aucune ne parut satisfaisante. « Voilà quatre siècles bientôt que Mona Lisa fait perdre la tête à tous ceux qui parlent d’elle, après l’avoir longtemps regardée 63 . » Muther 64 dit : « Ce qui fascine le spectateur, c’est le charme démoniaque de ce sourire. Des centaines de poètes et d’écrivains ont écrit sur cette femme, qui tantôt semble vouloir nous ensorceler par son sourire, tantôt paraît fixer le vide d’un regard froid et sans âme, mais personne n’a déchiffré son sourire ni interprété ses pensées. Tout, jusqu’au paysage, est mystérieusement rêveur et comme frémissant d’une sensualité lourde et orageuse. » Le pressentiment de deux éléments divers unis dans le sourire de Mona Lisa s’est fait jour chez plusieurs critiques. Ils voient dans le jeu du visage de la belle Florentine la plus parfaite représentation des antithèses qui commandent la vie amoureuse de la femme : la réserve et l’esprit de séduction, la tendresse dévouée et la sensualité avide pour qui l’homme est comme une proie à dévorer. Ainsi Müntz 65 : « On sait quelle énigme indéchiffrable et passionnante Mona Lisa Gioconda ne cesse, depuis bientôt quatre siècles, de proposer aux admirateurs pressés devant elle. Jamais artiste (j’emprunte la plume du délicat écrivain qui se cache sous le pseudonyme de Pierre de Corlay) a-t-il traduit ainsi l’essence même de la féminité : tendresse et coquetterie, pudeur et sourde volupté, tout le mystère d’un cœur qui se réserve, d’un cerveau qui réfléchit, d’une personnalité qui se garde et ne livre d’elle-même que son rayonnement 66 ... » L’Italien Angelo Conti 67 voit le tableau du Louvre animé d’un rayon de soleil : « La donna sorrideva in una calma regale : i suoi instinti di conquista, di ferocia, tutta l’eredità della specie, la volontà della seduzione e dell’ agguato, la grazia del inganno, la bontà che cela un proposito crudele, tutto cio appariva alternativamente e scompariva dietro il velo ridente e si fondeva nel poema del suo sorriso... Buona e malvaggia, crudele e compassionevole, graziosa e felina, ella rideva... » Léonard travailla quatre ans à ce tableau, sans doute de 1503 à 1507, pendant son second séjour à Florence. Il avait alors dépassé la cinquantaine.