Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Le processus par lequel Léonard aurait incorporé les enchantements de la Joconde dans sa propre conscience, influençant ainsi ses créations suivantes.
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Léonard travailla quatre ans à ce tableau, sans doute de 1503 à 1507, pendant son second séjour à Florence. Il avait alors dépassé la cinquantaine. Il employa, d’après Vasari 68 , les arts les plus raffinés afin de distraire son modèle pendant les séances et de retenir sur ses traits ce sourire. Le tableau, dans son état actuel, a gardé bien peu de tous les délicats enchantements que le pinceau de Léonard alors fixa sur la toile ; il passait, pendant que Léonard y travaillait, pour le plus haut sommet que pût atteindre l’art. Mais il ne satisfit pas, cela est certain, Léonard lui-même, qui le déclara inachevé, ne le livra pas à celui qui l’avait commandé et l’emporta en France où son protecteur, François Ier, acquit ce tableau pour le Louvre. Laissant pour le moment de côté l’énigme de la physionomie de la Joconde, notons le fait que son sourire ne fascina sans doute pas moins l’artiste lui-même que tous ceux qui le contemplèrent depuis quatre cents ans. Ce sourire fascinateur reparaît, depuis lors, sur tous les tableaux du Maître ou de ses élèves. La Joconde étant un portrait, impossible de supposer que Léonard lui ait prêté, de sa propre invention, un trait si chargé d’expression sans qu’elle-même le possédât. Nous devrons donc admettre qu’il trouva ce sourire chez son modèle et en subit à tel point le charme qu’il para désormais les libres créations de son imagination de ce même sourire. Cette interprétation si naturelle est aussi celle de A. Konstantinova 69 : « Pendant le temps si long où le Maître s’adonna au portrait de Mona Lisa del Giocondo, il s’était incorporé avec une telle intensité de sentiments les enchantements de ce visage de femme qu’il en reporta les traits, — en particulier le mystérieux sourire et l’étrange regard, — sur tous les visages que par la suite il peignit ou dessina. Ainsi nous pouvons retrouver l’expression de la Joconde jusque sur le visage du Saint Jean-Baptiste au Louvre, — mais d’abord sur les traits de Marie dans le tableau de Sainte Anne. » Cependant cela peut aussi s’être passé autrement. Plus d’un biographe de Léonard a senti le besoin de raisons plus profondes à cette fascination qui saisit l’artiste devant le sourire de la Joconde et dont il ne se libéra plus. W. Pater, qui voit dans le portrait de Mona Lisa « l’incarnation de toute l’expérience amoureuse de l’humanité civilisée » et parle fort subtilement de « ce sourire insondable qui semble sans cesse allié chez Léonard à quelque funeste présage », nous ouvre une nouvelle voie quand il écrit 70 : « Le tableau est d’ailleurs un portrait. Mais nous pouvons suivre comment, depuis l’enfance, cette image s’emmêla à la trame de ses songes, de telle sorte qu’on pourrait croire, — si des témoignages formels ne s’élevaient contre cette interprétation, — que la Joconde fut l’idéal féminin de Léonard enfin rencontré et incarné. » M. Herzfeld pense de façon analogue quand il dit que Léonard s’est rencontré lui-même en Mona Lisa : c’est pourquoi il lui aurait été possible de mettre tant de lui-même dans ce tableau, « dont les traits avaient de tout temps préexisté en vertu de quelque sympathie mystérieuse dans l’âme de Léonard 71 ». Tentons de parler plus clairement. Ainsi, Léonard aurait été captivé à tel point par le sourire de la Joconde, parce que ce sourire éveillait en lui quelque chose qui, depuis longtemps, sommeillait au fond de son âme, sans doute un très ancien souvenir. Et ce souvenir était d’importance telle qu’une fois réveillé en Léonard, celui-ci ne put plus jamais s’en libérer ; sans cesse il devait l’exprimer en des incarnations nouvelles. Quand Pater affirme qu’un visage semblable à celui de Mona Lisa se mêle continuement à la trame des rêves de Léonard depuis un temps aussi reculé que son enfance, cette affirmation nous semble plausible et digne d’être prise à la lettre. Vasari cite, comme premiers essais artistiques de Léonard, « teste di femine, che ridono 72 ».