Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
La mère de Léonard, Caterina, dont les sourires sont représentés dans les rêves et œuvres de l'artiste. Ce passage suggère que sa mère possédait un mystérieux sourire qui a pu influencer la création de la Joconde.
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Quand Pater affirme qu’un visage semblable à celui de Mona Lisa se mêle continuement à la trame des rêves de Léonard depuis un temps aussi reculé que son enfance, cette affirmation nous semble plausible et digne d’être prise à la lettre. Vasari cite, comme premiers essais artistiques de Léonard, « teste di femine, che ridono 72 ». Voici ce passage, d’autant plus digne de foi qu’il ne cherche à démontrer aucune thèse 73 : « Modelant, dans sa jeunesse, quelques têtes de femmes qui riaient, d’abord en terre, puis reproduites en plâtre, et aussi quelques têtes d’enfants, qui semblaient sorties de main de maître... » Ainsi nous apprenons que l’activité artistique de Léonard débuta par la représentation de deux sortes de sujets, qui nous rappellent les deux objets auxquels s’attacha d’abord sa libido infantile, et que nous avons appris à connaître de par l’analyse du fantasme au vautour. De même que les belles têtes d’enfants sont des reproductions de Léonard enfant, de même les femmes souriantes ne sont rien autre que des répliques de Caterina, sa mère. Et nous commençons à en entrevoir la possibilité : ce fut sa mère qui posséda ce mystérieux sourire, un temps pour lui perdu, et qui le captiva si fort quand il le retrouva sur les lèvres de la dame florentine 74 . L’œuvre de Léonard la plus voisine, chronologiquement, de la Joconde , est la Sainte Anne, la sainte Anne avec la Vierge et l’Enfant. Les deux têtes de femmes y sont exquisement illuminées du sourire léonardesque. On ne sait quand, — plus tôt ou plus tard que le portrait de Mona Lisa, — Léonard commença ce tableau. Mais comme il travailla des années aux deux œuvres, on peut admettre que le Maître s’en occupa simultanément. Ce qui cadrerait le mieux avec notre hypothèse serait ceci : la pénétration de plus en plus profonde par Léonard de la physionomie de Mona Lisa l’aurait justement incité à créer la composition tout imaginaire de la Sainte Anne. Car, si le sourire de la Joconde évoqua, hors des ombres de sa mémoire, le souvenir de sa mère, ce souvenir le poussa aussitôt à une glorification de la maternité restituant à sa mère le sourire retrouvé chez la noble dame. Ainsi nous sommes en droit de quitter maintenant la Joconde pour nous occuper de cette autre œuvre de Léonard, à peine moins belle, et que possède aussi le Louvre. Sainte Anne avec sa fille et son petit-fils est un sujet que la peinture italienne a rarement traité ; en tout cas, la composition de Léonard s’écarte fort de tout ce qui est connu. Muther écrit 75 : « Certains maîtres, tels Hans Fries, Holbein le Vieux et Girolamo dai Libri, assirent Anne près de Marie et placèrent entre elles l’enfant. D’autres, tel Jacob Cornelisz dans son tableau du Musée de Berlin, figurèrent, au sens littéral du mot, Sainte Anne à trois 76 , une véritable trinité, c’est-à-dire la représentèrent tenant dans ses bras la petite figurine de la Vierge sur laquelle repose la figurine plus petite encore de l’Enfant Jésus. » Chez Léonard, Marie est assise sur les genoux maternels, se penche en avant et tend les bras vers l’Enfant qui joue avec un agneau et le maltraite même quelque peu. La grand-mère, son seul bras visible sur la hanche, regarde avec un bienheureux sourire Marie et Jésus. La composition est certes un peu forcée. Mais le sourire qui se joue sur les lèvres des deux femmes, le même, indiscutablement, que celui de la Joconde, a pourtant perdu son caractère énigmatique et inquiétant pour ne plus exprimer que tendresse et félicité paisible 77 . À scruter un peu profondément ce tableau, nous comprenons tout à coup ceci : Léonard seul pouvait faire une telle œuvre, comme seul il pouvait imaginer le fantasme au vautour. Ce tableau synthétise l’histoire de son enfance ; les détails de l’œuvre s’expliquent par les plus personnelles impressions de la vie de Léonard. Dans la maison de son père, il ne trouva pas que sa bonne belle-mère, Donna Albiera, mais encore sa grand-mère paternelle, Mona Lucia, qui, — nous pouvons le supposer, — fut tendre envers lui comme sont d’ordinaire les grand-mères. Cette circonstance le familiarisa avec l’idée de l’enfance placée sous la sauvegarde d’une mère et d’une grand-mère.