Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Le rôle important joué par le père dans la psychosexualité de son enfant, selon Freud.
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V. Parmi les notes consignées par Léonard dans son journal, s’en trouve une qui retient l’attention du lecteur et par l’importance du fond et par un menu défaut de la forme. Il écrit en juillet 1504 : « Adi 9 di Luglio 1504 mercoledi a ore 7 mori Ser Piero da Vinci, notalio al palazzo del Potestà, mio padre, a ore 7. Era d’età d'anni 80, lascià 10 figlioli maschi e 2 femmine 81 . » Cette note se rapporte donc à la mort du père de Léonard. La petite erreur de forme consiste en la répétition de l’heure de la mort « a ore 7 » à deux endroits différents, comme si Léonard avait oublié à la fin de la phrase qu’il avait déjà inscrit cette heure au début. Ce n’est qu’une bagatelle, et tout autre qu’un psychanalyste n’en tiendrait pas compte. Peut-être ne le remarquerait-il pas, et, si l’on attirait son attention là-dessus, il dirait : Cela peut arriver à n’importe qui sous le coup de la distraction ou de l’émotion et n’a aucune importance. Le psychanalyste pense autrement : rien ne lui est trop minime de ce qui peut exprimer les mouvements cachés de l’âme et il a appris depuis longtemps que de tels oublis ou répétitions sont pleins de sens. Il faut être reconnaissant à la « distraction » quand elle permet de se trahir à des émois qui demeureraient sans elle cachés au fond de l’âme. Or, tout comme le compte des funérailles de Caterina et celui des frais pour les élèves, ces notes de Léonard relatives à la mort de son père réalisent un cas où Léonard ne put réprimer son émoi et où des éléments depuis longtemps refoulés se frayèrent, mais sous une forme déguisée, un chemin vers le jour. La forme est d’ailleurs semblable dans les trois cas : même minutie tatillonne, même prédilection pour les nombres 82 . Nous appelons cette répétition de termes « persévération ». Elle constitue un excellent moyen pour renforcer l’accent affectif. Rappelons par exemple les imprécations de saint Pierre, dans Le Paradis, de Dante, contre son indigne représentant sur terre 83 : Quegli ch’usurpa in terra il luogo mio, Il luogo mio, il luogo mio, che vaca Nella presenza del Figliuol di Dio Fatto ha del cimiterio mio cloaca. Sans l’inhibition affective de Léonard, la note du journal eût put être telle : Aujourd’hui à 7 heures mourut mon père Ser Piero da Vinci, mon pauvre père ! Mais le déplacement de la persévération sur le détail le plus indifférent, sur l’heure de la mort, dépouille la phrase de Léonard de tout pathétique et nous laisse juste encore reconnaître qu’il y avait ici quelque chose à cacher et à réprimer. Ser Piero da Vinci, notaire et descendant de notaires, était homme de grande énergie et de grande vitalité, ce qui lui permit d’arriver à la considération et à l’aisance. Il fut marié à quatre reprises, les deux premières femmes moururent sans enfants ; quand la troisième, en 1476, lui donna son premier fils légitime, Léonard était déjà âgé de vingt-quatre ans et avait depuis longtemps quitté la maison paternelle pour l’atelier de son maître Verrocchio. De la quatrième et dernière femme que Ser Piero épousa, déjà quinquagénaire, il eut encore neuf fils et deux filles 84 . Certes, le père de Léonard tint un rôle important dans l’évolution psychosexuelle de son fils, un rôle non pas seulement négatif, par son absence durant les premières années de l’enfant, mais un rôle direct par sa présence dans les années ultérieures. Qui convoita, enfant, la mère, ne peut se défendre d’aspirer à prendre la place du père, s’empêcher de s’identifier à lui en imagination et, plus tard, de considérer comme le premier devoir de la vie, le triomphe sur le père. Quand Léonard, avant sa cinquième année, fut recueilli dans la maison grand-paternelle, sa jeune belle-mère Albiera supplanta sans aucun doute sa mère dans son cœur, et il se trouva alors, vis-à-vis de son père, dans cet état de rivalité qu’on peut qualifier de normal. C’est aux approches seules de la puberté qu’un être prend parti pour ou contre l’homosexualité. Lorsque Léonard eut atteint ce tournant décisif, l’identification avec le père perdit toute importance pour sa vie sexuelle, mais se perpétua en d’autres domaines que ceux de l’érotique.