Freud — Corpus & Glossaire

Identification avec le père

Processus psychologique par lequel Léonard s'identifie à son père, qui a une influence négative sur sa créativité artistique en faisant de ses œuvres des copies de celles de son père. Cette identification perdure dans d'autres domaines de la vie de Léonard.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

V. · bloc 2 · confiance 0.95

Processus psychologique par lequel Léonard s'identifie à son père, qui a une influence négative sur sa créativité artistique en faisant de ses œuvres des copies de celles de son père. Cette identification perdure dans d'autres domaines de la vie de Léonard.

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C’est aux approches seules de la puberté qu’un être prend parti pour ou contre l’homosexualité. Lorsque Léonard eut atteint ce tournant décisif, l’identification avec le père perdit toute importance pour sa vie sexuelle, mais se perpétua en d’autres domaines que ceux de l’érotique. Nous savons qu’il aimait le faste et les habits somptueux, qu’il avait serviteurs et chevaux, bien que, d’après Vasari, « il ne possédât presque rien et travaillât peu 85 ». De tels goûts ne se peuvent attribuer uniquement à son sens esthétique, on y retrouve aussi la compulsion de copier et surpasser le père. Le père avait donc été pour la pauvre paysanne le noble seigneur ; de là, dans le fils, l’aiguillon poussant à jouer au seigneur, le besoin « to out-herod Herod », de faire enfin voir au père de quelle étoffe est la vraie noblesse. Tout artiste se sent le père de ses œuvres. Pour les œuvres picturales de Léonard, l’identification avec le père eut une conséquence fatale. Il les engendra, puis ne s’en soucia plus, tout comme son père ne s’était pas soucié de lui-même. La sollicitude ultérieure de son père ne put plus modifier chez Léonard cette compulsion, car celle-ci dérivait des impressions de la toute première enfance, et ce qui est refoulé et demeure inconscient ne peut plus être corrigé par des impressions ultérieures. À l’époque de la Renaissance, — comme aussi bien plus tard, — tout artiste avait besoin d’un grand seigneur, d’un protecteur, d’un « padrone » qui lui donnât des commandes et entre les mains duquel il remît son destin. Léonard trouva son « padrone » en Ludovic Sforza, le More, homme ambitieux, magnifique, diplomate retors, mais caractère inconstant et peu sûr. Léonard passa à la cour du duc de Milan la période la plus brillante de sa vie ; c’est à son service qu’il déploya le plus librement son génie, duquel la Cène et la statue équestre de François Sforza portaient témoignage. Il quitta Milan avant que le malheur ne s’abattît sur Ludovic le More, qui mourut prisonnier dans un cachot français. Quand il apprit au loin le triste sort de son protecteur, Léonard écrivit dans son journal : « Le duc perdit son pays, ses biens, sa liberté, et aucune des œuvres qu’il avait entreprises, il ne la put achever 86 . » Cela est curieux et significatif de voir Léonard élever contre son protecteur le même reproche que celui dont la postérité devait le charger lui-même. Il semble désirer rendre responsable un personnage appartenant à la série des « pères » de l’éternel inachèvement de ses œuvres. En réalité, d’ailleurs, les reproches à l’adresse du duc n’étaient pas injustifiés. Mais si l’imitation de son père nuisit à Léonard dans son œuvre d’artiste, la révolte contre son père fut sans doute la condition infantile de son œuvre, non moins imposante, d’investigateur. Il semblait, d’après la belle comparaison de Merejkovski, un homme éveillé trop tôt dans les ténèbres, cependant que tous dormaient encore 87 . N’osa-t-il pas prononcer la phrase audacieuse qui contient la justification de toute libre recherche : « Qui s’appuie dans la controverse sur l’autorité ne travaille pas avec l’esprit mais avec la mémoire 88 . » Ainsi il devint le premier investigateur moderne de la nature, et une multitude de connaissances et de pressentiments furent le trophée que lui valut le courage d’être le premier, depuis les Grecs, qui osât toucher aux secrets de la nature, armé de la seule observation et de son seul jugement. Mais quand il enseignait à dédaigner l’autorité et à rejeter l’imitation des « Anciens », et sans cesse désignait l’étude de la nature comme la source de toute vérité, il ne faisait que reproduire, sur le mode de la plus haute sublimation que puisse atteindre l’homme, l’attitude qu’il avait déjà eue enfant, et qui s’était imposée à lui alors qu’il ouvrait sur le monde des yeux étonnés. Ramenés de l’abstraction scientifique à l’expérience individuelle concrète, les Anciens et l’autorité correspondaient au père, et la Nature redevenait la bonne et tendre mère qui l’avait nourri.