Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
La religiosité est liée au complexe parental et représente une sublimation grandiose du père et de la mère, des premières perceptions de l'enfance. Elle offre une protection contre la névrose.
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Mais quand il enseignait à dédaigner l’autorité et à rejeter l’imitation des « Anciens », et sans cesse désignait l’étude de la nature comme la source de toute vérité, il ne faisait que reproduire, sur le mode de la plus haute sublimation que puisse atteindre l’homme, l’attitude qu’il avait déjà eue enfant, et qui s’était imposée à lui alors qu’il ouvrait sur le monde des yeux étonnés. Ramenés de l’abstraction scientifique à l’expérience individuelle concrète, les Anciens et l’autorité correspondaient au père, et la Nature redevenait la bonne et tendre mère qui l’avait nourri. Tandis que chez la plupart des enfants des hommes, — aujourd’hui comme autrefois, — le besoin d’être soutenu par une autorité quelconque est si impérieux que, celle-ci vient-elle à être menacée, le monde leur semble chanceler, Léonard seul pouvait se passer de ce soutien. Il ne l’aurait pas pu s’il n’avait appris dès l’enfance à renoncer au père. La hardiesse et l’indépendance de son investigation scientifique ultérieure présupposent une investigation sexuelle infantile que le père ne put entraver, investigation qui se poursuivit ensuite dans l'éloignement de toute sexualité. Quand un homme, ainsi qu’il advint à Léonard, échappa dans sa première enfance à l’intimidation par le père et rejeta, au cours de son activité investigatrice, les chaînes de l’autorité, il y aurait contradiction criante à ce que le même homme fût demeuré croyant et n’eût pas réussi à se soustraire au joug de la religion dogmatique. La psychanalyse nous a appris à reconnaître le lien intime unissant le complexe paternel à la croyance en Dieu, elle nous a montré que le dieu personnel n’est rien autre chose, psychologiquement, qu’un père transfiguré ; elle nous fait voir tous les jours comment des jeunes gens perdent la foi au moment même où le prestige de l’autorité paternelle pour eux s’écroule. Ainsi nous retrouvons dans le complexe parental la racine de la nécessité religieuse. Dieu juste et tout-puissant, la Nature bienveillante, nous apparaissent comme des sublimations grandioses du père et de la mère, mieux, comme des rénovations et des reconstructions des premières perceptions de l’enfance. La religiosité est en rapport biologiquement avec le long dénuement et le continuel besoin d’assistance du petit enfant humain ; lorsque plus tard l’adulte reconnaît son abandon réel et sa faiblesse devant les grandes forces de la vie, il se retrouve dans une situation semblable à celle de son enfance et il cherche alors à démentir cette situation sans espoir en ressuscitant, par la voie de la régression, les puissances qui protégeaient son enfance. La protection que la religion offre aux croyants contre la névrose s’explique ainsi : elle les décharge du complexe parental, auquel est attaché le sentiment de culpabilité aussi bien de l’individu que de toute l’humanité, et elle le résout pour eux, tandis que l’incroyant reste seul en face de cette tâche. L’exemple de Léonard ne semble pas devoir infirmer cette conception de la foi religieuse. De son vivant déjà, il fut accusé d’incrédulité, ou, chose équivalente à cette époque, de ne plus croire aux dogmes catholiques. Ces accusations furent expressément rapportées par Vasari dans la première biographie qu’il donna de Léonard 89 ; dans la seconde édition de ses Vite, en 1568, il les supprima 90 . Il est tout à fait compréhensible que Léonard, vu l’extraordinaire susceptibilité de son époque en fait de religion, se soit abstenu de manifester ouvertement son attitude envers le christianisme. Mais l’investigateur qui était en lui ne se laissa pas le moins du monde abuser par les récits de la création donnés par l’Écriture ; il contestait par exemple la possibilité d’un déluge universel et comptait, en géologie, par millénaires, aussi librement que les modernes. Parmi les « Prophéties » de Léonard s’en trouvent plusieurs qui devaient froisser la délicatesse des croyants, telle celle-ci relative au culte des images saintes :