Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Résignation d'un homme qui se soumet aux lois de la nature et ne demande aucune pitié de la bonté ou de la grâce d'un dieu.
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Mais l’investigateur qui était en lui ne se laissa pas le moins du monde abuser par les récits de la création donnés par l’Écriture ; il contestait par exemple la possibilité d’un déluge universel et comptait, en géologie, par millénaires, aussi librement que les modernes. Parmi les « Prophéties » de Léonard s’en trouvent plusieurs qui devaient froisser la délicatesse des croyants, telle celle-ci relative au culte des images saintes : « Les hommes s’adresseront à des hommes qui ne perçoivent rien ; ils auront les yeux ouverts et ne verront point, ils parleront à ceux-ci et resteront sans réponse ; ils imploreront des grâces de qui a des oreilles et n’entend pas ; ils allumeront des cierges devant un aveugle. » Ou encore, sur les lamentations du vendredi saint : « Dans toute l’Europe, de grands peuples pleureront la mort d’un seul homme, mort en Orient 91 . » On a dit de Léonard qu’il avait dépouillé les images religieuses de leurs derniers restes de raideur sacerdotale, les humanisant et exprimant par elles de grands et beaux sentiments humains. Muther lui attribue la gloire d’avoir surmonté une ambiance de décadence et d’avoir rendu aux hommes le droit aux joies des sens et à la joie de vivre. Dans ses écrits, où il se montre absorbé par l’étude des plus profonds et des plus grands problèmes de la nature, Léonard ne manque pas d’exprimer son admiration pour le Créateur, cause première de tous ces mystères merveilleux, mais rien n’indique qu’il ait pensé conserver un rapport personnel quelconque avec cette puissance divine. Les propositions dans lesquelles Léonard a consigné la sagesse profonde de ses dernières années, respirent la résignation d’un homme qui se soumet à l’Ανάγχη), aux lois de la nature, et n’attend aucune pitié de la bonté ou de la grâce d’un dieu. Sans aucun doute, Léonard avait surmonté et la religion dogmatique et la religion personnelle et s’était fort éloigné, au cours de son activité investigatrice, de la conception chrétienne de l’univers. Nos connaissances concernant le développement de la vie psychique infantile nous font admettre que Léonard enfant, dans ses premières investigations, s’occupa lui aussi des problèmes de la sexualité. Cette vérité, il nous la livre d’ailleurs lui-même, sous les voiles les plus transparents, quand il établit un lien entre sa soif d’investigation et le fantasme au vautour, et qu’il cite l’étude du vol des oiseaux comme une tâche à lui dévolue de par un arrêt spécial du destin. Un passage fort obscur de ses écrits et ayant l’allure d’une prophétie, qui traite du vol des oiseaux, montre bien quelle profonde racine affective avait son désir de pouvoir enfin s’adonner lui-même à l’art du vol : « Le grand oiseau prendra son premier essor de sur le dos de son grand Cygne, étonnant l’univers, remplissant de son nom toutes les écritures, et gloire éternelle au nid qui le vit naître 92 ! » Il espérait sans doute voler lui-même un jour, et nous savons par les rêves, qui réalisent les désirs des hommes, quelle félicité ils se promettent de la réalisation de cette espérance. Mais pourquoi tant d’hommes rêvent-ils qu’ils volent ? La psychanalyse répond à cette question, en nous montrant que « voler » ou « être un oiseau » n’est que le déguisement d’un autre désir ; entre le vol et cet autre désir existe d’ailleurs plus d’un rapport pragmatique et linguistique permettant de passer de l’un à l’autre. La fable de la cigogne, du grand oiseau qui apporte les enfants, que l’on conte à ceux-ci quand leur curiosité s’éveille, les phallus ailés des anciens, l’expression « vögeln » (de Vogel : oiseau) dont on désigne en allemand populaire l’activité sexuelle de l’homme, le nom d’ uccello (oiseau) donné par les Italiens au membre viril ; autant de fragments d’un grand ensemble nous enseignant que le désir de voler ne signifie rien autre, dans nos rêves, que le désir ardent d’être apte aux actes sexuels 93 . C’est là un souhait infantile très précoce.