Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Le désir de voler dans les rêves représente le désir ardent d'être capable des actes sexuels, selon Freud.
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La fable de la cigogne, du grand oiseau qui apporte les enfants, que l’on conte à ceux-ci quand leur curiosité s’éveille, les phallus ailés des anciens, l’expression « vögeln » (de Vogel : oiseau) dont on désigne en allemand populaire l’activité sexuelle de l’homme, le nom d’ uccello (oiseau) donné par les Italiens au membre viril ; autant de fragments d’un grand ensemble nous enseignant que le désir de voler ne signifie rien autre, dans nos rêves, que le désir ardent d’être apte aux actes sexuels 93 . C’est là un souhait infantile très précoce. Quand l’adulte se souvient de son enfance, elle lui apparaît comme un temps de bonheur où l’on jouissait simplement de l’instant qui passe, où l’on allait vers l’avenir sans être tourmenté par aucun désir, et c’est pourquoi il envie les enfants. Mais les enfants eux-mêmes, s’ils pouvaient nous renseigner plus tôt, rapporteraient sans doute autrement les choses. Il ne semble pas que l’enfance soit cette délicieuse idylle en laquelle notre souvenir la métamorphose plus tard ; les enfants paraissent plutôt, tout au long de l’enfance, fouettés par le seul désir de devenir grands et de pouvoir faire comme les grandes personnes. Ce désir est l’aiguillon de tous leurs jeux. Quand, au cours de leur investigation sexuelle, les enfants soupçonnent que dans un domaine pour eux mystérieux et pourtant si capital, l’adulte est capable d’une chose merveilleuse qu’il leur est refusé et de savoir et de faire, en eux s’agite un violent désir d’en pouvoir faire autant. Et alors ils rêvent de cette chose sous la forme du vol, ou bien préparent dès lors ce déguisement de leur désir pour leurs rêves de vol ultérieurs. Ainsi l’aviation, qui de notre temps a enfin atteint son but, possède, elle aussi, sa racine infantile érotique. Quand Léonard nous avoue qu’il se sentit dès l’enfance en rapport personnel et particulier avec le problème du vol des oiseaux, il confirme par là l’orientation sexuelle de son investigation infantile, ce que nos recherches concernant les enfants d’aujourd’hui nous avaient déjà fait supposer. Ce problème-là, du moins, s’était soustrait au refoulement qui éloigna plus tard Léonard de la sexualité ; il continua à s’intéresser, avec de légères variantes, au même problème depuis les années de l’enfance jusqu’à l’époque de la plus parfaite maturité intellectuelle et il est très possible que l’art tellement convoité lui faillit aussi bien dans son sens sexuel primitif que dans son sens transposé à la mécanique, que cette double aspiration aboutit chez lui à une double faillite du même désir. Le grand Léonard resta d’ailleurs toute sa vie par divers côtés un enfant. On prétend que tous les grands hommes doivent nécessairement garder quelque chose d’enfantin. Lui, continua de jouer après avoir grandi, ce qui contribua à le faire paraître parfois inquiétant et incompréhensible à ses contemporains. Quand nous le voyons, pour des fêtes de cour et des réceptions solennelles, préparer les plus ingénieux jouets mécaniques, cela nous déplaît, mais nous sommes seuls à regretter ce gaspillage des forces du maître à ces futilités ; lui-même semble s’être occupé volontiers de ces choses, et Vasari nous apprend qu’il se complaisait à de semblables passe-temps, même quand aucune commande ne l’y forçait : « Il alla à Rome avec le duc Julien... là, il confectionna une pâte de cire et, tandis qu’il se promenait, il en formait des animaux très délicats, creux et remplis d’air ; soufflait-il dedans, ils volaient ; l’air en sortait-il, ils retombaient à terre. Le vigneron du Belvédère ayant trouvé un lézard très curieux, Léonard lui fit des ailes avec la peau prise à d’autres lézards et il les remplit de vif-argent, de sorte qu’elles s’agitaient et frémissaient, dès que se mouvait le lézard ; il lui fit aussi, de la même manière, des yeux, une barbe et des cornes, il l’apprivoisa, le mit dans une boîte et effarouchait, avec ce lézard, tous ses amis 94 . » Ces amusements lui servaient souvent à exprimer des pensées profondes : « Il faisait nettoyer et dégraisser si minutieusement les entrailles d’un mouton qu’elles eussent pu tenir dans le creux de la main.