Freud — Corpus & Glossaire

Instinct de jeu

L'instinct de jeu chez Léonard est une tendance à créer des amusements ingénieux et s'amuser avec des objets mécaniques, comme les animaux en cire remplis d'air qui volaient ou les soufflets de forge remplis d'air. Cependant, cet instinct a disparu chez Léonard avec les années, absorbé par sa passion pour l'investigation. Il s'agit d'un besoin persistant chez lui, qui connut la suprême félicité érotique dans son enfance.

Sources de référence

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

V. · bloc 6 · confiance 0.95

Le passage montre que Léonard a une tendance à jouer, à créer des amusements ingénieux et à s'amuser avec des objets mécaniques. Cela est particulièrement visible dans ses inventions comme les animaux en cire remplis d'air qui volaient ou les soufflets de forge remplis d'air.

Voir le passage source
Quand nous le voyons, pour des fêtes de cour et des réceptions solennelles, préparer les plus ingénieux jouets mécaniques, cela nous déplaît, mais nous sommes seuls à regretter ce gaspillage des forces du maître à ces futilités ; lui-même semble s’être occupé volontiers de ces choses, et Vasari nous apprend qu’il se complaisait à de semblables passe-temps, même quand aucune commande ne l’y forçait : « Il alla à Rome avec le duc Julien... là, il confectionna une pâte de cire et, tandis qu’il se promenait, il en formait des animaux très délicats, creux et remplis d’air ; soufflait-il dedans, ils volaient ; l’air en sortait-il, ils retombaient à terre. Le vigneron du Belvédère ayant trouvé un lézard très curieux, Léonard lui fit des ailes avec la peau prise à d’autres lézards et il les remplit de vif-argent, de sorte qu’elles s’agitaient et frémissaient, dès que se mouvait le lézard ; il lui fit aussi, de la même manière, des yeux, une barbe et des cornes, il l’apprivoisa, le mit dans une boîte et effarouchait, avec ce lézard, tous ses amis 94 . » Ces amusements lui servaient souvent à exprimer des pensées profondes : « Il faisait nettoyer et dégraisser si minutieusement les entrailles d’un mouton qu’elles eussent pu tenir dans le creux de la main. Il avait fait mettre dans une pièce voisine une paire de soufflets de forge auxquels il abouchait les boyaux et les emplissait d’air jusqu’à ce qu’ils occupassent toute la chambre, laquelle était très grande, et qu’on fût obligé de se réfugier dans un coin. Alors il faisait remarquer comment les boyaux étaient devenus transparents et pleins de vent. Et en ceci, que, d’abord limités à un lieu restreint, ils s’épandaient de plus en plus dans l’espace, il les comparait au génie 95 . » La même humeur joueuse, prenant plaisir au déguisement innocent de la pensée et aux tours subtils, se manifeste dans ses fables et ses devinettes, ces dernières sous forme de « prophéties », presque toutes riches en idées mais remarquablement dénuées d’esprit. Les jeux et les écarts que Léonard permettait à son imagination ont parfois grossièrement induit en erreur ceux de ses biographes qui méconnurent, dans son caractère, ce trait. Dans les manuscrits milanais de Léonard on trouve, par exemple, des brouillons de lettres à « Diodario di Siria (Syrie), lieutenant du Saint Sultan de Babvlone ». Léonard s’y présente comme ayant été envoyé dans ces régions de l’Orient afin d’y accomplir certains travaux d’ingénieur ; il s’y défend du reproche de paresse, y donne des descriptions de villes et de monts et enfin y dépeint un grand bouleversement naturel qui aurait eu lieu pendant sa présence dans ces parages 96 . J.-P. Richter a, en 1881, cherché à prouver par ces manuscrits que Léonard fut vraiment au service du Sultan d’Égypte, qu’il y fit réellement ces observations, et embrassa même en Orient la religion musulmane. Ce séjour se placerait vers 1483, avant l’établissement de Léonard à la Cour du duc de Milan. Mais il n’a pas été difficile à d’autres critiques de reconnaître ces soi-disant documents d’un voyage en Orient de Léonard pour ce qu’ils sont en réalité : de simples productions de l’imagination du jeune artiste, créées pour son propre amusement, et dans lesquelles il donna libre cours à son désir de voir le monde et de courir les aventures. L’Academia Vinciana, sur l’existence de laquelle nous n’avons d’autres données que cinq ou six emblèmes artistement entrelacés avec l’inscription de l’Académie, dut être, elle aussi, une production imaginaire. Vasari mentionne ces dessins, mais non l’Académien 97 . Müntz, qui a orné d’un de ces emblèmes la couverture de son grand ouvrage sur Léonard, est un des rares qui croient à la réalité d’une Academia Vinciana 98 . Sans doute cet instinct de jeu disparut en Léonard avec les années, et l’activité investigatrice, le dernier et le plus haut épanouissement de sa personnalité, dut absorber cet instinct à son tour. Mais la longue survivance, en Léonard, du besoin de jouer nous apprend avec quelle lenteur s’arrache de son enfance celui qui, dans cette enfance, connut la suprême félicité érotique, et ne la retrouva jamais plus.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)

V. · bloc 7 · confiance 0.90

L'instinct de jeu disparut dans Léonard avec les années, et son activité investigatrice absorba cet instinct. Il s'agit d'un besoin qui persista longtemps chez Léonard, qui connut la suprême félicité érotique dans son enfance.

Voir le passage source
Sans doute cet instinct de jeu disparut en Léonard avec les années, et l’activité investigatrice, le dernier et le plus haut épanouissement de sa personnalité, dut absorber cet instinct à son tour. Mais la longue survivance, en Léonard, du besoin de jouer nous apprend avec quelle lenteur s’arrache de son enfance celui qui, dans cette enfance, connut la suprême félicité érotique, et ne la retrouva jamais plus. 81 Codex du British Muséum, 272 a., reproduit par Richter, op. cit., II, 416, n. 1372. Cité par Müntz, op. cit., p. 13, d’après lequel le cite Freud (N. d. T.). 82 Je veux faire abstraction d’une plus grosse erreur commise ici par Léonard, quand il attribue quatre-vingts ans à son père au lieu de soixante-dix-sept. 83 Canto XXVII, V. 22-25. 84 Il semble que Léonard, en ce passage de son journal, se soit trompé sur le nombre de ses frères et sœurs, ce qui contraste singulièrement avec l’apparente exactitude du passage ( N. d. A.). Voir dans Gustave Uzielli, Ricerche intorno a L. d. V., Florence, Pellas, 1872, p. 222-223, l’arbre généalogique des Vinci, établi d’après les recherches que fit Uzielli dans les archives mêmes de la famille. Uzielli y attribue à Ser Piero, comme ici Léonard, douze enfants, dix garçons et deux filles, sans spécifier de laquelle des deux dernières femmes chacun des derniers onze enfants est issu (N. d. T.). 85 Vasari, La Vita di L. da V., Ed. Poggi, 1919, p. 6. 86 « Il duca perse lo stato e la roba e libertà e nessuna sua opéra si fini per lui. » Voir Seidlitz, op. cit., II, p. 270. 87 Op. cit. 88 « Chi disputa allegando l’autorità non adopra lo 'ngegno ma piuttosto la memoria. » Codex atlanticus, f° 76 r., cité par Solmi, Conferenze florentine, p. 13, et Frammenti, etc., p. 83. 89 Müntz, La Religion de Léonard, op. cit., p. 292 et suivantes. 90 Vasari, op. cit., par exemple, p. 6. 91 I. Delle pitture de’ santi adorate « Parleranno li omini alli omini, che non sentiranno ; avran gli occhi aperti, e non vedranno ; parleranno a quelli, e non fia loro risposta ; chiederan grazia a chi avrà orecchi e non ode ; faran lume a chi è orbo. » Codex atlanticus, f° 362 r., cité par Solmi, Frammenti, etc., p. 374. II. Del pianto fatto il venerdi santo « In tutte le parti d’Europa sarà pianto da gran popoli per la morte d’un solo omo, morto in Oriente. » Codex atlanticus, f° 362 r., cité par Solmi, op. cit., p. 373 (N. d. T.). 92 Voici le passage original : « Piglerà il primo volo il grande uccello sopra del dosso del suo magnio Cecero, empiendo l’universo di stupore, empiendo di sua fama tutte le scritture e gloria etterna al loco doue nacque. » Codice sul volo degli uccelli, édition Piumati-Sabachnikoff, Paris, Rouveyre, 1893. Couverture interne, 2. — Richter, op. cit., II, 430 n. 1428. Richter a traduit cecero par Swan = cygne. Il ne semble pas être ici question de cygne. Ceceri est une colline près de Fiesole. (Freud, dans une note, cite ici Marie Herzfeld, d’après laquelle (L. d. V., p. 32) « le grand Cygne désignerait une colline près de Florence, le monte Cecero ».) Merejkovski a voulu voir dans ce passage une allusion à un vol de la machine lancée du haut du monte Ceceri. Il n’est pas impossible que Léonard ait ici pensé à une première tentative faite de cette manière, mais le passage est certainement très obscur. (N. d. T.) 93 D’après les travaux de Paul Federn, et aussi de Mourly Vold (1912), érudit norvégien étranger à la psychanalyse. 94 Vasari, op. cit., 1919, p. 41 ( N. d. T.). 95 Ibid., p. 41 ( N . d. T.). 96 Sur ces lettres et les hypothèses qui s’y rattachent, voir Müntz, op. cit., p. 82 et suivantes : leur texte, avec celui d’autres écrits s’y rapportant, se trouve dans M. Herzfeld, op. cit., p. 223 et suivantes (N. d. A.). Voir aussi Richter, op. cit., II., p. 385, n. 1336 et suivants (N. d. T.). 97 « De plus il perdit beaucoup de temps à dessiner des entrelacs de corde, où l’on pouvait suivre le fil d’un bout à l’autre, de façon à emplir un cercle parfait ; un dessin très compliqué et très beau de cette sorte est gravé sur cuivre, et au milieu se lit : Leonardus Vinci Academia. » Vasari, op. cit., p. 5.