Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Type psychologique caractérisé par des inhibitions, une ruminative mentale et des aboulies. Ce passage compare Léonard à ce type.
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VI. Il serait vain de nous illusionner : les lecteurs d’aujourd’hui ne goûtent pas la pathographie. Cette répulsion se dissimule sous le reproche suivant : les recherches pathographiques au sujet d’un grand homme ne nous apprennent rien ni sur sa valeur ni sur son œuvre, et il y a vaine malice à étudier chez lui des choses que l’on trouverait aussi bien chez le premier venu. Mais cette critique est si évidemment injuste qu’on ne la peut comprendre qu’en la jugeant pour ce qu’elle est : un prétexte et un voile. La pathographie ne se propose en effet pas d’expliquer l’œuvre du grand homme, et l’on ne peut reprocher à personne de ne pas tenir ce qu’il n’a jamais promis. Les vrais motifs de l’opposition gisent ailleurs. On les découvre si l’on tient compte de ce fait : les biographes sont toujours singulièrement « fixés » à leur héros. Le plus souvent, ils l’ont choisi pour objet d’étude poussés par des motifs personnels, d’ordre sentimental, qui le leur rendait à l’avance tout particulièrement sympathique. Ils se livrent alors à un travail d’idéalisation qui cherche à faire entrer le grand homme dans le Panthéon de leurs idéals d’enfance, voire à ressusciter en lui la représentation éblouie que l’enfant se faisait du père. Dans ce but, ils effacent de sa physionomie et les traits individuels et les vestiges qu’y laissèrent les combats de la vie contre les résistances intérieures et extérieures, ils ne supportent en lui aucune trace de faiblesse ou d’imperfection humaines et ne nous offrent plus alors qu’une froide figure idéale, à nous étrangère, au lieu de l’être humain auquel nous nous sentirions, fût-ce de loin, apparentés. Cette manière de faire est fort regrettable, car ainsi les biographes des grands hommes sacrifient à une illusion la vérité et renoncent, en faveur de leurs imaginations d’enfance, à pénétrer les plus attrayants secrets de la nature humaine 99 . Léonard lui-même, dans son amour de la vérité et son ardeur à savoir, n’aurait pas repoussé la tentative de déduire, par les petites étrangetés et les énigmes de son être, les conditions de son évolution psychique et intellectuelle. Nous lui rendons hommage en nous instruisant de son être. Nous ne le diminuons pas lorsque nous mesurons les sacrifices que son développement, de la période infantile à la période adulte, coûta, et que nous envisageons l’ensemble des facteurs qui imprimèrent à sa personnalité le stigmate tragique de ne pouvoir aboutir. Déclarons hautement que nous n’avons jamais entendu ranger Léonard au nombre des névropathes. Ceux qui se plaindraient de nous voir, dans cette étude, oser employer des données empruntées à la pathologie, restent dominés par des préjugés aujourd’hui abandonnés justement. Nous ne croyons plus que santé ou maladie, état normal ou état nerveux, soient franchement tranchés, ni que des traits névrotiques dénotent, dans un caractère, l’infériorité. Nous savons maintenant que les symptômes névrotiques sont des formations substitutives provoquées par certains refoulements mal réussis, refoulements que nous sommes tous contraints de faire au cours de notre développement infantile pour devenir des civilisés. Nous avons tous fait de telles formations substitutives, seuls le nombre, l’intensité et la répartition de ces formations justifient pratiquement la conclusion de maladie et d’infériorité constitutionnelle. D’après les petits traits relevés par nous en Léonard, nous pouvons le ranger au voisinage du type névrotique dénommé par nous type obsessionnel et comparer son investigation à la « rumination mentale », à la « pensée obsédante » des névropathes, ses inhibitions à leurs aboulies. Le but que notre travail se proposait était d’expliquer les inhibitions de Léonard dans sa vie sexuelle et dans son activité artistique. Il nous est donc permis de résumer ici ce que nous avons pu deviner concernant le cours de son développement psychique. Nous ne savons rien de ses antécédents héréditaires, par contre nous avons reconnu quelle profonde et troublante action exercèrent sur lui les circonstances accidentelles de son enfance.