Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
Processus psychique par lequel un individu reste attaché à une étape précédente du développement sexuel, ce qui fait que la faible part de la libido restera orientée vers des fins sexuelles et représentera la vie sexuelle atrophiée de l'adulte.
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Il nous est donc permis de résumer ici ce que nous avons pu deviner concernant le cours de son développement psychique. Nous ne savons rien de ses antécédents héréditaires, par contre nous avons reconnu quelle profonde et troublante action exercèrent sur lui les circonstances accidentelles de son enfance. Sa naissance illégitime le soustrayait jusqu’à la cinquième année peut-être à l’influence de son père, et en fit la proie de la tendre séduction d’une mère dont il était l’unique consolation. Trop tôt mûri sexuellement par ses baisers passionnés, il dut entrer dans une phase d’activité sexuelle infantile, dont nous n’avons de témoignages sûrs que sur un seul point : l’intensité de son investigation sexuelle infantile. L’instinct de voir et l’instinct de savoir sont élevés par ses premières impressions à la plus haute puissance ; la zone érogène buccale reçoit une empreinte qui ne s’efface plus. L’attitude ultérieure de Léonard, telle sa pitié excessive envers les animaux, permet de conclure, par contraste, à l’existence de puissantes tendances sadiques dans sa première enfance. Une énergique poussée de refoulement met fin à ces excès de l’instinct dans l’enfance et détermine les dispositions qui se manifesteront à la puberté. L’aversion pour toute activité sensuelle réelle sera le résultat le plus évident de cette métamorphose ; Léonard pourra vivre dans la continence et faire l’impression d’un homme asexué. Quand les orages de la puberté surviendront, ils ne rendront cependant pas l’adolescent malade, le contraignant, comme ils feraient chez d’autres refoulés, à des formations substitutives coûteuses et préjudiciables ; la plus grande partie des besoins érotiques pourra, grâce à la précoce prédominance de la curiosité sexuelle, se sublimer en soif universelle de savoir, et ainsi échapper au refoulement. Une bien plus faible part de la libido restera orientée vers des fins sexuelles et représentera la vie sexuelle atrophiée de l’adulte. Le refoulement de l’amour infantile de Léonard pour sa mère contraindra cette faible part de la libido à prendre la forme homosexuelle et à s’extérioriser en amour platonique pour les garçons. La fixation à la mère et aux souvenirs délicieux du commerce avec elle est conservée dans l’inconscient, mais y demeure momentanément inactive. Ainsi le refoulement, la fixation et la sublimation se partagent les apports faits par l’instinct sexuel à la vie psychique de Léonard. Léonard émerge pour nous, hors la pénombre lointaine de ses premières années, déjà artiste, peintre et sculpteur, grâce à un don inné, que le précoce éveil en lui, dès la première enfance, des tendances visuelles, dut venir renforcer. Nous aimerions pouvoir dire comment l’activité artistique se laisse ramener aux instincts psychiques primitifs, si justement ici les moyens ne venaient à nous manquer. Nous nous contenterons de constater ce fait désormais indubitable : le travail créateur d’un artiste est en même temps une dérivation de ses désirs sexuels. Et nous nous rappellerons ce que dit Vasari des premiers essais d’art de Léonard : têtes de femmes souriantes et beaux petits garçons, c’est-à-dire représentations des premiers objets auxquels se fixa sa sexualité. Dans le premier éclat de la jeunesse, Léonard semble d’abord travailler sans entraves. En ce temps où, dans sa vie extérieure, il prend pour modèle son père, à Milan où la faveur du destin lui fait rencontrer en Ludovic le More une image du père, Léonard connaît une époque de virile force créatrice et de productivité artistique. Mais bientôt se vérifie en lui le fait d’expérience qu’une répression presque totale de la vie sexuelle réelle ne crée pas les conditions les plus favorables à l’exercice des tendances sexuelles sublimées. La vie sexuelle réelle se manifeste une fois de plus comme le modèle de toutes les autres fonctions, l’activité et l’esprit de décision commencent à être frappés de paralysie, la tendance au ressassement et à l’indécision se fait déjà sentir dans la Cène, et scelle, par son influence désastreuse sur la technique, le destin de l’œuvre grandiose.