Esquisse d’une psychologie scientifique (1895)
Un frayage puissant qui permet d'investir le souvenir douloureux pour empêcher les reflux et réduire considérablement la production de déplaisir. Ce processus est permanent et agit comme une inhibition lors de toute réapparition du souvenir.
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Si nous étudions le destin de semblables perceptions une fois qu’elles se sont muées en images mnémoniques, nous remarquons que leurs premières répétitions continuent à engendrer le même émoi aussi bien que le même déplaisir jusqu’à ce que, le temps aidant, elles finissent par perdre cette propriété. Elles subissent, en même temps, un autre changement. Au début, elles conservent les particularités des qualités sensorielles, mais en perdant leur capacité de susciter des affects, elles perdent également leurs qualités sensorielles et finissent par ressembler aux autres images mnémoniques. Quand une chaîne de pensée se heurte à une image mnémonique encore « indomptée », des indices de qualité (souvent d’ordre sensoriel) surgissent en même temps que des impressions déplaisantes et des tendances à la décharge dont la combinaison caractérise un affect particulier. La chaîne des pensées se rompt alors. Que deviennent, une fois « domptés » les souvenirs générateurs d’affects ? Nous ne pouvons supposer que le « temps » puisse affaiblir leur faculté d’engendrer des émotions puisque, normalement, ce facteur contribue plutôt à renforcer une association. Il doit certainement arriver quelque chose pendant le « temps » où se produisent ces répétitions, quelque chose qui entraîne la « soumission » de souvenirs et qui ne peut être que leur subjugation par le moi ou par ses investissements. Si cette réaction s’effectue, en ce cas, plus lentement que de coutume, nous en découvrons le motif particulier dans l’origine de souvenirs capables de susciter l’affect. Constituant les traces d’incidents pénibles, ils ont été investis (conformément à notre hypothèse sur la souffrance) d’une quantité (Qφ) trop considérable et ont acquis un frayage excessif aboutissant à une production de déplaisir et d’affect. C’est pourquoi il leur faut, provenant du moi, une très forte « liaison » souvent répétée, pour que ce frayage aboutissant à un déplaisir puisse être contrebalancé. Le fait que les souvenirs conservent aussi longtemps un caractère hallucinatoire exige aussi une explication dont notre conception de l’hallucination pourra tirer grand profit. Tout permet de supposer que cette faculté de créer des hallucinations – de même que la possibilité pour la mémoire d’engendrer des affects – indiquent que l’investissement du moi n’exerce encore nulle influence sur le souvenir et que les méthodes primaires de décharge et le processus total ou primaire [p. 1 ] restent prédominants. Nous devons nécessairement supposer que, dans les états hallucinatoires, la quantité (Q) reflue vers φ et en même temps vers W (ω) ; un neurone lié ne permet pas la production d’un tel reflux. Demandons-nous ensuite si c’est bien la quantité excessive d’investissement du souvenir qui rend possible le reflux. Toutefois, rappelons-nous que cette si grande quantité (Q) n’est présente que la première fois, au moment où l’incident réel, générateur de souffrance s’est produit. Lors de la répétition, nous n’avons plus affaire qu’à un investissement mnémonique d’intensité ordinaire, qui parvient néanmoins à provoquer une hallucination et du déplaisir. Il s’ensuit que s’il en est bien ainsi, c’est à cause d’un frayage d’une inhabituelle importance. Il faut en conclure qu’une quantité φ ordinaire suffit à provoquer un reflux et une décharge ; l’effet inhibant des liens avec le moi acquiert ainsi de l’importance. Il devient enfin possible d’investir le souvenir douloureux de manière à empêcher désormais les reflux et à diminuer considérablement une production de déplaisir. Le souvenir a été « maîtrisé » et cela grâce à un frayage cogitatif assez puissant pour avoir un effet permanent et pour agir comme une inhibition lors de toute réapparition du souvenir. La résistance de la voie menant à une production de déplaisir augmente progressivement par suite du défaut d’usage, ces frayages étant soumis au déclin (c’est-à-dire à l’oubli). C’est à ce moment seulement que le souvenir se mue en souvenir maîtrisé semblable à tous les autres. Il semble pourtant que ce processus de domination d’un souvenir laisse après soi des séquelles permanentes dans le processus cogitatif.