L’interprétation des rêves (1899)
La théorie de Freud selon laquelle les rêves ne sont pas des miettes de nos agapes diurnes, mais qu'ils sont liés aux désirs inconscients et peuvent révéler des aspects du subconscient.
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Préface « Songe, mensonge » : c’est notre formule magique pour dissoudre les angoisses, notre détergent universel qui efface les auréoles de la folie, notre sésame ouvre-toi qui permet à la raison de fuir devant les assauts de l’irrationnel. « Un songe, me devrais-je inquiéter d’un songe ? » se demande avec dédain Athalie dans la tragédie racinienne. Nous sommes tous les héritiers de la reine de Judée. Les rêves nous paraissant être les miettes de nos agapes diurnes, nous nous contentons de secouer les serviettes et de brosser la nappe pour nous en débarrasser. Que ne prenons-nous exemple sur ces Indiens d’Amérique, dont les jésuites français, missionnaires du XVII siècle, louèrent la sagesse ? Ces Iroquois et ces Hurons veillaient à ce que les désirs de leurs frères fussent, de loin en loin, satisfaits. Quand l’un des leurs tombait malade, s’il n’était victime ni de la sorcellerie ni de la colère des dieux, les Hurons le savaient taraudé par des désirs demeurés inconscients, mais qui pouvaient lui être révélés par ses rêves. On appelait à son chevet un devin qui énumérait les objets susceptibles d’être convoités par le moribond ; tout le village participait à la collecte pour offrir des présents au malade, c’était la java des désirs réalisés, le « Festival des rêves »… Pour nous autres qui sentons encore la pomme d’Adam au travers de la gorge, qui avons fait du scepticisme le gardien de notre tranquillité, le rêve reste un intrus. Il vient nous importuner la nuit, quand nous relâchons le guet. Parfois, à la vue d’une ombre suspecte troublant notre somnolence, nous nous écrions « Qui va là ? », mais nous préférons attendre le petit matin, passer l’éponge et oublier les événements nocturnes. La misérable affaire ! Nietzsche, ce prince de l’inconscient, fulminait déjà contre les hommes qui craignent de se retourner sur leur ombre : « Vous voulez être responsables de toutes choses, excepté de vos rêves !… Quel manque de courage logique ! Rien ne vous appartient plus en propre que vos rêves, rien n’est davantage votre œuvre ! Sujet, forme, durée, acteur, spectateur – dans ces comédies vous êtes tout vous-mêmes ! Et c’est là justement que vous avez peur… » Nietzsche était né en 1844, il mourut en 1900, quelques mois après la parution de l’Interprétation des rêves. Freud, dans son cabinet de la Berggasse, et Nietzsche, dans la solitude de Sils-Maria, auraient pu, l’un comme l’autre, mettre en exergue de leur œuvre cette pensée de Hôlderlin : « L’homme est un Dieu quand il rêve et un mendiant quand il réfléchit. » Faut-il être Dieu ou un pauvre hère ? Freud choisit de mendier jusqu’à ce qu’un fragment de divinité tombe dans sa sébile. L’homme n’est Dieu que s’il a exploré tous les recoins de son royaume, à commencer par l’empire du rêve. Aristote le disait déjà dans ses écrits, et Freud s’en inspira pour justifier son entreprise : le rêve est « d’essence démoniaque et non divine. En d’autres termes, le rêve n’est point une révélation surnaturelle, mais il est conforme aux lois de l’esprit humain, lui-même parent de la divinité » . En 1897, Freud, qui venait de publier, en collaboration avec Joseph Breuer, les Études sur l’hystérie, dut renoncer à sa théorie de la séduction précoce (les histoires de séduction par le père que lui racontaient ses malades n’étaient, pensa-t-il, que le fruit de leur imagination). Son amitié, vieille de dix ans, avec un oto-rhino-laryngologue berlinois, Wilhelm Fliess, se détériorait ; il souffrait toujours d’un grand isolement professionnel et scientifique. Au début de l’année suivante, il annonça à Fliess son intention d’écrire un livre sur les rêves.