L’interprétation des rêves (1899)
Le passage montre que Freud considère le rêve comme une expression de désirs refoulés, qui peuvent être interprétés pour révéler leur sens.
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La censure veille aux portes de la conscience et exige que les désirs se travestissent avant de leur accorder un laissez-passer. Le déguisement est souvent si parfait que le rêveur ne comprend pas le sens de son rêve, il n’y voit qu’absurdités et bagatelles. Quelques années après la publication de l’Interprétation, Freud devait découvrir dans les Fantaisies d’un réaliste (1899), recueil de nouvelles d’un ingénieur viennois, Joseph Popper, qui signait sous le pseudonyme de Lynkeus, un texte intitulé « Rêver comme veiller », où un personnage dit à un autre : « Il me semble que chez vous les rêves comportent quelque chose de secret, d’impudique, quelque chose qui se dissimule dans votre être et dont il est difficile de se faire une idée exacte. Et c’est pourquoi vos rêves semblent si souvent dénués de sens, n’être même qu’absurdités. Mais il n’en est pas ainsi si on va au fond des choses ; il ne peut en être ainsi car c’est toujours le même individu qui veille et qui rêve. » Dans l’Interprétation des rêves, Freud évoquait pour la première fois le mythe d’Œdipe qu’il compara à la tragédie d’Hamlet ; mais le terme « complexe d’Œdipe », inventé par les partisans de Cari Gustav Jung, n’apparut dans ses écrits qu’en 1910. Aux thèses de Freud sur le rêve s’opposèrent longtemps celles de deux de ses disciples : Cari Gustav Jung (1875-1961) et Alfred Adler (1870-1937). Le Maître de Vienne pensait que tout rêve correspond à la satisfaction d’un désir refoulé, qui trouve son origine dans la sexualité infantile. Chez Jung, le rêve est aussi bien expression de crainte que de désir. Certains songes sont prospectifs, ils jouent un rôle d’avertissement ou de transmission parapsychologique. Contre l’avis de Freud, Jung ne fit pas la distinction entre un contenu manifeste et un contenu latent : ni la censure ni le refoulement ne trouvent place dans sa théorie, qui a recours aux symboles de la mythologie, et tente d’élucider le sens archétypique du rêve. La psychanalyse jungienne est un rejeton du romantisme, de la philosophie de la nature et de la religion, celle d’Alfred Adler, autre disciple turbulent, cherche à déterminer le facteur social dans les névroses. En interprétant le rêve, Adler veut lever le voile sur tous les aspects qu’un individu dissimule aux yeux d’autrui et qui apparaissent dans le songe grâce à un relâchement de la censure sociale. Freud demeure pourtant le grand découvreur du rêve : il inventa une grammaire des affects, une syntaxe des désirs refoulés. Le rêve n’est plus une succession d’images, mais un rébus, un langage que les désirs refoulés ont imaginé à notre intention, à la manière de ces bouffons qui, pour dire des choses désagréables au roi, les déguisent de telle sorte qu’elles apparaissent comme des absurdités. « Si je ne puis fléchir les dieux, je réveillerai les enfers ! » Cette résolution, tirée de l ’Enéide de Virgile, placée en exergue de l’Interprétation des rêves, est-elle une allusion à l’indifférence qu’affichait l’Université devant les théories freudiennes ? En février 1898, Freud se réjouissait déjà en pensant à tous les « hochements de tête que provoqueraient les indiscrétions et les impudences » de son livre. L’accueil fait à l’Interprétation, publiée en novembre 1899, fut plutôt chaleureux, mais la première édition, tirée à six cents exemplaires, ne fut épuisée qu’au bout de neuf longues années. En désespoir de cause, Freud rédigea en 1901 une version abrégée, le Rêve et son interprétation, qui devait contribuer à propager ses théories. Les spécialistes de l’onirologie continuaient cependant à les ignorer, les psychiatres ne leur témoignaient que du mépris ; un de leurs représentants conclut ainsi sa conférence sur l’hystérie : « Vous le voyez, les malades ont tendance à se soulager l’esprit. Un de mes confrères viennois s’est servi de cette simple propension pour édifier une théorie qui lui permettra de bien se remplir les poches. » Freud avait cru que sa théorie ne vaudrait pas une obole s’il ne commençait par se choisir lui-même comme sujet d’observation. Un psychanalyste doit d’abord disséquer son propre passé s’il veut livrer les résultats de l’autopsie faite sur l’âme de ses patients.