L’interprétation des rêves (1899)
Premiers soupçons d'antisémitisme que Freud a ressentis dans sa vie, comme l'incident raconté par son père.
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Freud avait cru que sa théorie ne vaudrait pas une obole s’il ne commençait par se choisir lui-même comme sujet d’observation. Un psychanalyste doit d’abord disséquer son propre passé s’il veut livrer les résultats de l’autopsie faite sur l’âme de ses patients. Freud regrettait-il de s’être exposé à la raillerie des badauds scientifiques en évoquant dans l’Interprétation ses rêves, son enfance, ses obsessions, ses jalousies ? « Le meilleur de ce que tu peux savoir, tu ne dois pas le raconter à ces garnements… » Freud avait beau se répéter le conseil de Goethe, il s’en tenait à une obligation : l’aveu de ses faiblesses. Dix ans après la parution de l’Interprétation, il écrivait dans la préface à la deuxième édition : « Pour moi, ce livre a une autre signification, une signification subjective que je n’ai saisie qu’une fois l’ouvrage terminé. J’ai compris qu’il était un morceau de mon auto-analyse, ma réaction à la mort de mon père, l’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme. » L’Interprétation serait-elle l’autobiographie déguisée de Sigmund Freud, né en Moravie en 1856, fils d’un négociant en textile ruiné, psychologue téméraire et médecin rejeté par l’Université ? Freud, en se penchant sur ses rêves, nous livre quelques fragments de sa vie : sa naissance, la prédiction d’une paysanne sur son brillant avenir, l’éducation qu’il reçut d’une vieille nourrice, les cauchemars de son enfance (il vit en songe sa mère morte, entourée de personnages portant des becs d’oiseaux), les premiers soupçons d’antisémitisme (il se souvient d’un incident que lui raconta son père : un jour, il se promenait dans Freiberg, coiffé d’un bonnet de fourrure neuf, lorsque survint un chrétien qui d’un coup envoya son bonnet dans la boue en criant : « juif, descends du trottoir ! » Sigmund connut sa première déception quand son père lui avoua qu’il était descendu du trottoir pour ramasser son bonnet). Il y a aussi les rivalités avec les confrères, la peur d’être mal jugé par ses aînés, le désir mégalomaniaque de devenir professeur d’université, l’envie de voir Rome avant de mourir, le sentiment d’être atteint de myopie et de ne plus reconnaître ses racines juives. Page après page, le livre de la vie de Freud s’écrit dans l’impatience de conjurer la crainte de la mort, quand les avertissements du destin se multiplient et quand le châtiment se révèle inéluctable. Freud n’était pas un donneur de leçons. « La complexité d’un caractère humain se résout très rarement par les solutions simples de notre morale périmée », écrivait-il au terme de ce livre qui nous apprend la volupté d’être à la fois divin et misérable. Faut-il être Dieu ou mendiant ? Ni l’un ni l’autre, répondent les psychanalystes qui ne se livrent plus guère à l’interprétation des rêves ; en nous privant de nos misères, ils nous privent aussi de notre divinité. Freud mêlait ses rêves à ceux de ses patients, il prenait leurs confessions comme un crédit qu’il lui fallait payer par ses propres aveux. Il leur citait souvent ce mot de Heinrich Heine : « Vous m’avez rarement compris, Et je vous compris bien rarement aussi, Ce n’est que quand ensemble nous roulâmes dans la boue Que nous nous comprîmes aussitôt. » Roland JACCARD