L’interprétation des rêves (1899)
La conception préscientifique du rêve des anciens était en pleine harmonie avec leur philosophie générale, qui projetait dans le monde extérieur ce qui n'avait de réalité que dans la vie de l'esprit.
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Ainsi qu’on vient de le voir, avant Aristote les anciens ne considéraient pas le rêve comme une création de l’esprit du rêveur, mais comme une inspiration divine. Les deux manières de concevoir le rêve que nous allons retrouver sont ainsi apparentes déjà chez eux. Ils distinguaient les rêves véridiques et importants, envoyés au dormeur pour le mettre en garde ou lui annoncer l’avenir, des rêves vains, trompeurs et futiles qui devaient le mener à sa perte. Gruppe (Griechische Mythologie und Religionsgeschichte, p. 390) nous donne une telle classification des rêves, d’après Macrobe et Artémidore : « On divisait les rêves en deux classes. L’une passait pour avoir son origine dans le présent (ou le passé) et ne rien révéler de l’avenir ; elle comprenait les ένύπνια (insomnia), qui rendent immédiatement la représentation ou son contraire, par exemple la faim ou son assouvissement, et les φανταʹσματα, qui amplifient de manière fantastique la représentation donnée, comme par exemple l’incube Ephialtes. Par contre, l’autre classe de rêves passait pour déterminer l’avenir ; y appartenaient : 1° la prophétie directe reçue en songe (ΧρηματισμόϚ, oraculum) ; 2° la prédiction d’un événement à venir (δραμα, Visio) ; 3° le rêve symbolique nécessitant une explication (δνειροϚ, somnium). » Cette théorie a régné pendant de longs siècles. Cette diversité d’appréciation posait le problème de l’interprétation des rêves. On attendait des rêves en général des indications importantes, mais on ne pouvait comprendre directement tous les rêves, ni savoir si tel rêve incompréhensible n’était pas significatif ; c’est pourquoi on s’efforça de remplacer le contenu incompréhensible du rêve par un autre facile à reconnaître et plein de signification. Vers la fin de l’Antiquité, la plus haute autorité en matière d’interprétation des songes était Artémidore de Daldis, dont l’œuvre très détaillée peut nous dédommager de la perte des ouvrages de contenu analogue 4 . La conception préscientifique du rêve des anciens était en pleine harmonie avec leur philosophie générale, qui projetait dans le monde extérieur ce qui n’avait de réalité que dans la vie de l’esprit. De plus, elle rendait compte de l’impression essentielle que nous donnent au matin les souvenirs demeurés du rêve, car dans ces souvenirs le rêve s’oppose au contenu de notre conscience comme quelque chose d’étranger et qui provient d’un autre monde. Il serait d’ailleurs faux de croire que, de nos jours, la doctrine de l’origine surnaturelle des rêves manque de partisans. En dehors même des écrivains religieux et mystiques – qui ont grandement raison de garder, aussi longtemps que les explications des sciences naturelles ne les en chassent pas, les restes du domaine, jadis si étendu, du surnaturel –, on rencontre des hommes sagaces et hostiles à toute pensée aventureuse qui s’efforcent d’étayer leur foi en l’existence et en l’action de forces spirituelles surhumaines précisément sur le caractère inexplicable des visions des rêves (Haffner). Le prix que maintes écoles philosophiques (les disciples de Schelling, par exemple) attachent à la vie du rêve est un écho très clair de l’origine divine incontestée du rêve dans l’Antiquité. Sur la puissance divinatoire et prophétique du rêve, la discussion n’est pas close non plus. Si forte que soit, chez tous ceux qui ont des habitudes de pensée scientifique, la tendance à repousser ces sortes d’allégations, il faut convenir que les essais d’explication psychologique ne rendent pas compte de tous les faits accumulés. Il est difficile de faire l’historique de notre connaissance scientifique du problème du rêve. Si, en effet, elle a pu aboutir à des études de détail intéressantes, on ne constate point de progrès d’ensemble. On n’est pas parvenu à construire une assise de résultats assurés sur lesquels les chercheurs suivants auraient continué à bâtir. Chaque nouvel auteur recommence l’étude des mêmes questions. Si je voulais m’en tenir à la succession des auteurs et dire quels points de vue chacun a développés, il me faudrait renoncer à donner une vue d’ensemble de la connaissance actuelle du problème du rêve.