L’interprétation des rêves (1899)
Chapitre I. La littérature scientifique concernant les problèmes du rêve · bloc 5 · confiance 0.95
La mémoire dans le rêve présente des éléments qui nous échappent à la mémoire de la veille et se dissimulent longtemps. Elle peut révéler une activité créatrice indépendante, mais elle est souvent liée à des événements anciens ou récemment vécus.
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Comparons maintenant rêve et réalité. On n’a jamais été négociant en vins, on n’a jamais pensé à le devenir, on n’a jamais fait de traversée et Sainte-Hélène ne serait assurément pas le but que l’on choisirait. On n’a aucune sympathie pour Napoléon, mais bien plutôt une haine patriotique. De plus, le rêveur n’était pas encore au monde lors de la mort de Napoléon ; il était donc impossible qu’il fût en relation personnelle avec lui. Ainsi les événements du rêve nous apparaissent comme quelque chose d’étranger, intercalé entre deux fragments de vie qui convenaient parfaitement l’un à l’autre et se continuaient. « Et cependant, continue Hildebrandt, le contraire est tout aussi vrai et juste. La liaison et les rapports les plus intimes vont de front avec cet isolement et cette exclusion. On peut même dire que, quoi que présente le rêve, il prend ses éléments dans la réalité et dans la vie de l’esprit qui se développe à partir de cette réalité… Si singulière que soit son œuvre, il ne peut cependant jamais échapper au monde réel, et ses créations les plus sublimes comme les plus grotesques doivent toujours tirer leurs éléments de ce que le monde sensible offre à nos yeux ou de ce qui s’est trouvé d’une quelconque manière dans la pensée de la veille, en d’autres termes, de ce que nous avons déjà vécu intérieurement ou extérieurement. » II. Le matériel du rêve. la mémoire dans le rêve Tout le matériel qui forme le contenu du rêve provient d’une manière quelconque de notre expérience vécue : il est donc reproduit ou remémoré dans le rêve. Cela au moins nous pouvons le tenir pour certain. Mais il ne faut pas croire que la liaison entre le contenu du rêve et la veille apparaisse sans peine comme un fait qui saute aux yeux aussitôt qu’on instaure la comparaison. Il faut au cas contraire la rechercher avec grand soin, et dans nombre de cas elle se dissimule longtemps. Cela parce que dans le rêve notre mémoire présente une série de particularités qui, souvent observées, se sont jusqu’ici dérobées à toute explication. Elles valent la peine d’être examinées. Tout d’abord, le rêve présente des éléments que nous ne reconnaissons pas pendant la veille comme appartenant à notre savoir et à notre expérience. On se souvient d’avoir rêvé ce dont il s’agit, mais on ne se rappelle pas quand ni comment on l’a vécu. On ne sait donc à quelle source le rêve a puisé et on est tenté de croire à une activité créatrice indépendante, jusqu’à ce qu’un événement nouveau rappelle le souvenir perdu d’un événement ancien, découvrant ainsi l’origine du songe. Il faut convenir alors qu’on a su et qu’on s’est rappelé en rêve quelque chose qui échappait à la mémoire de la veille 5 . Delbœuf raconte le fait suivant, pris dans sa propre expérience. Il voyait en rêve la cour de sa maison couverte de neige et y trouvait deux petits lézards, raidis par le froid et ensevelis par la neige, qu’il ramassait, réchauffait et rapportait dans leur petit trou, dans la muraille. Il y mettait de plus quelques feuilles d’une petite fougère qui poussait sur le mur et que les lézards aimaient. En rêve il savait que la plante s’appelait : Asplénium ruta muralis. Le rêve continuait ; après que d’autres événements s’y étaient intercalés, il revenait aux lézards, et Delbœuf voyait avec étonnement deux nouveaux animaux qui s’étaient formés des restes de la fougère. Il tournait ensuite ses yeux vers la campagne et voyait un cinquième, puis un sixième lézard prendre le chemin du trou dans la muraille. Enfin toute la route était couverte par une procession de lézards qui allaient tous dans la même direction, etc. Delbœuf savait les noms latins de peu de plantes, à l’état de veille il ne connaissait pas l’ Asplénium. Il vit, à son grand étonnement, qu’il existait réellement une fougère de ce nom. Le rêve avait un peu transformé sa dénomination exacte, qui était : Asplénium ruta muraria. On ne pouvait imaginer une rencontre fortuite. Delbœuf se demandait donc d’où lui était venu le nom d’ Asplénium.
L’interprétation des rêves (1899)
Chapitre I. La littérature scientifique concernant les problèmes du rêve · bloc 9 · confiance 0.95
La manière particulière dont la mémoire fonctionne dans le rêve, en se concentrant sur les éléments insignifiants et oubliés de la vie quotidienne plutôt que sur les événements importants.
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Il y avait 38 ans que je n’avais plus vu le médecin et jamais à ma connaissance je n’avais pensé à lui, durant la veille, bien qu’une cicatrice au menton eût dû me rappeler une de ses interventions. Il semble que les observations de nombreux auteurs, selon lesquels la majorité des rêves peuvent être ramenés à des éléments datant des jours précédents, dussent contrebalancer le rôle excessif attribué aux impressions d’enfance dans la vie du rêve. Robert (p. 46) déclare même : « En général le rêve normal n’utilise que les impressions des derniers jours écoulés. » Nous apprendrons en effet que la théorie du rêve construite par Robert exige impérieusement ce refoulement des anciennes impressions et cette poussée en avant des plus récentes. Le fait même affirmé par Robert est exact, mes propres recherches m’en ont persuadé. Un auteur américain, Nelson, estime que le rêve met le plus souvent en valeur des impressions de la veille ou de l’avant-veille, comme si les impressions du jour n’étaient pas assez affaiblies, assez extérieures. Plusieurs auteurs, qui ne mettent pas en doute l’intime liaison entre le rêve et la veille, ont remarqué que des impressions qui avaient intensément occupé la pensée n’apparaissaient dans le rêve que lorsqu’elles avaient été en quelque sorte refoulées. Ainsi on ne rêve pas d’un mort aimé pendant les premiers temps et aussi longtemps que le chagrin préoccupe exclusivement (Delage). Toutefois, une des plus récentes observatrices, Miss Hallam, a collectionné des exemples tout opposés et déclare qu’il faut ici tenir compte de la personnalité de chacun. La troisième, la plus remarquable et la plus incompréhensible des particularités de la mémoire dans le rêve est le choix des éléments reproduits. Ce n’est plus, comme dans la veille, le plus caractéristique, mais au contraire ce qui est le plus indifférent, le plus insignifiant, qui est considéré comme le plus digne de souvenir. Je laisse ici la parole aux auteurs qui ont exprimé leur étonnement de la manière la plus forte. Hildebrandt écrit (p. 11) : « Le plus étonnant est qu’en général le rêve ne tire pas ses éléments des événements importants et considérables, des puissants intérêts qui, le jour précédent, nous ont stimulé ; mais des accessoires, des à-côtés et, pour ainsi dire, des miettes d’un passé ou récent ou très éloigné. La mort d’un de nos proches qui nous a bouleversé, sous l’impression de laquelle nous nous sommes endormi tard dans la nuit, disparaîtra de notre mémoire jusqu’à ce que le réveil l’y ramène avec une puissance funeste. En revanche, une verrue sur le front d’un ami que nous avons rencontré jouera un rôle dans notre rêve, bien qu’après l’avoir quitté nous n’y ayons pas pensé un seul instant. » Strümpell signale (p. 39) des cas où, « en fragmentant le rêve, nous en trouvons des parties qui proviennent de notre vie du ou des jours précédents, mais qui étaient si insignifiantes et si dépourvues de valeur pour la conscience de veille qu’elles étaient tombées dans l’oubli aussitôt après. Ces événements peuvent être des opinions entendues par hasard ou des actes auxquels nous avons prêté une attention superficielle, des impressions rapides d’objets ou de personnes, quelques petits passages d’une lecture, et ainsi de suite ». Havelock Ellis dit (1899, p. 727) : « The profound émotions of waking life, the questions and problems on which we spread our chief voluntary mental energy, are not those which usually present themselves at once to dream consciousness. It is so far as the immediate past is concerned, mostly the trifling, the incidental, the “forgotten” impressions of daily life wich reappear in our dreams. The psychic activities that are awake most intensely are those that sleep most profoundly. » Binz (p. 45) part précisément de ces particularités de la mémoire dans le rêve pour critiquer sa propre explication : « Et le rêve naturel pose les mêmes questions. Pourquoi, au lieu de rêver toujours des souvenirs les plus récents, plongeons-nous souvent sans aucun motif reconnaissable dans un passé lointain et presque éteint ?
L’interprétation des rêves (1899)
Chapitre I. La littérature scientifique concernant les problèmes du rêve · bloc 10 · confiance 0.95
La mémoire dans le rêve est capable de retenir des impressions indéfiniment, y compris celles qui ont peu ou pas de valeur perçue. Elle peut également reproduire des événements du passé lointain.
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Binz (p. 45) part précisément de ces particularités de la mémoire dans le rêve pour critiquer sa propre explication : « Et le rêve naturel pose les mêmes questions. Pourquoi, au lieu de rêver toujours des souvenirs les plus récents, plongeons-nous souvent sans aucun motif reconnaissable dans un passé lointain et presque éteint ? Pourquoi, en rêve, notre conscience est-elle si souvent impressionnée par des images de souvenirs indifférents, et pourquoi, fortement frappé, notre cerveau reste-t-il muet et figé, lors même qu’une excitation vive a tout récemment renouvelé l’impression ? » On voit aisément comment la bizarre préférence de la mémoire du rêve pour l’indifférent, et par conséquent l’inaperçu, dans les événements du jour devait conduire le plus souvent à méconnaître la dépendance du rêve à l’égard de la vie ordinaire ou tout au moins à rendre très difficile, dans chaque cas, la preuve de cette dépendance. C’est pourquoi Miss Calkins, dans la statistique de ses rêves (et des rêves de ses amis) trouve 11 % de rêves sans relations avec la vie de la veille. Assurément Hildebrandt a raison quand il estime que toutes nos images de rêve pourraient être expliquées génétiquement si nous consacrions chaque fois le temps et l’attention nécessaires à rechercher leur origine. À la vérité, il considère cela comme « une tâche très ingrate et très fatigante. Car il s’agit, en effet, le plus souvent de dénicher des coins les plus reculés de la mémoire toutes sortes de choses sans aucune valeur, de ramener au jour toutes sortes de moments indifférents d’un temps dès longtemps passé, que peut-être l’heure suivante avait déjà ensevelis ». Pour ma part, je regrette que cet auteur pénétrant se soit détourné de la voie dans laquelle il pouvait s’engager ainsi. Elle l’aurait immédiatement conduit au centre de l’explication du rêve. Le comportement de la mémoire dans le rêve est certainement très significatif pour toute théorie de la mémoire. Il nous apprend que « rien de ce que nous avons possédé intellectuellement ne peut être entièrement perdu » (Scholz, p. 34). Ou, comme le dit Delbœuf, que « toute impression, même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable, indéfiniment susceptible de reparaître au jour », conclusion à laquelle nous conduisent également tant de phénomènes de psychologie pathologique. Il faudra se rappeler ces extraordinaires possibilités de la mémoire dans le rêve, quand nous aurons affaire à des théories qui expliquent l’absurdité et l’incohérence du rêve par un oubli partiel de ce que nous savons pendant le jour. On pourrait avoir l’idée de ramener le phénomène du rêve à celui de la mémoration et de voir dans le rêve la manifestation d’une activité reproductrice qui ne s’arrêterait même pas pendant la nuit et serait son propre but en quelque sorte. Des travaux comme ceux de Pilcz, selon qui on pourrait établir un rapport fixe entre le moment du rêve et son contenu, s’accorderaient avec ces vues. Nous retrouverions pendant un sommeil profond les impressions d’époques déjà lointaines ; vers le matin, nos rêves nous rendraient des impressions récentes. Mais une pareille conception semble dès l’abord invraisemblable, à cause de la manière dont le rêve emploie les éléments à mémoriser. Strümpell attire avec raison l’attention sur le fait que jamais des événements vécus ne se répètent pendant les rêves. Le rêve ajoute bien des accessoires, mais le chaînon suivant manquera, il sera transformé, ou bien un fait entièrement étranger apparaîtra à sa place. Le rêve n’apporte que des fragments de copies. Cela est tellement certain que l’on peut en tirer les déductions théoriques. Il y a cependant des exceptions, un rêve reproduisant un événement d’une manière aussi complète que pourrait le faire notre mémoire pendant la veille. Delbœuf raconte qu’un de ses collègues de l’université avait refait en rêve une promenade en voiture très dangereuse au cours de laquelle il n’avait échappé que par miracle à un accident, et cela avec tous les détails qu’il avait vécus. Miss Calkins mentionne deux rêves qui reproduisaient exactement un événement du jour précédent.