L’interprétation des rêves (1899)
Le processus par lequel un individu peut retrouver la source d'un souvenir ou d'une information inaccessible à la veille grâce à un rêve. Ce phénomène est observé dans le cas de Delbœuf.
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On ne pouvait imaginer une rencontre fortuite. Delbœuf se demandait donc d’où lui était venu le nom d’ Asplénium. Le rêve avait eu lieu en 1862 ; seize ans plus tard, le philosophe, en visite chez un de ses amis, vit un petit album contenant des feuilles séchées comme on en vend aux étrangers, dans diverses régions de Suisse, pour servir de cadeau-souvenir. Un souvenir lui revint à l’esprit, il ouvrit l’herbier, y trouva l’ Asplenium de son rêve et reconnut que lui-même avait écrit le nom latin. Il put rétablir alors la liaison des faits. En 1860 – deux ans avant le rêve des lézards –, une sœur de cet ami, en voyage de noces, avait rendu visite à Delbœuf. Elle avait alors l’album destiné à son frère, et Delbœuf s’était donné la peine d’écrire, sous la dictée d’un botaniste, le nom latin de chacune des plantes sèches. Grâce au hasard, qui rend cet exemple si intéressant, Delbœuf put retrouver, pour une autre partie du contenu de ce rêve, la source oubliée. En 1877, un vieux volume d’un journal illustré lui étant tombé entre les mains, il y retrouva toute la procession des lézards telle qu’il l’avait rêvée en 1862. Le volume était de 1861, et Delbœuf se rappela qu’il avait été abonné à ce périodique dès son apparition. Le fait que le rêve dispose de souvenirs inaccessibles à la veille est si remarquable et si important au point de vue théorique que j’y insisterai encore, en rapportant d’autres rêves « hypermnésiques » . Maury raconte que, pendant quelque temps, le mot Mussidan lui revenait souvent à l’esprit dans la journée. Il savait que c’était le nom d’une ville de France, mais rien de plus. Il rêva un jour qu’il s’entretenait avec une certaine personne, qui lui disait venir de Mussidan et qui, sur sa demande, lui dit que Mussidan était un chef-lieu de canton du département de la Dordogne. Réveillé, Maury n’en crut rien, mais un dictionnaire de géographie lui prouva que c’était parfaitement exact. Dans ce cas encore, le rêve était plus savant que la veille, mais on n’a pu retrouver la source oubliée de ce savoir. Jessen raconte (p. 55) un fait de rêve du temps passé, en tout point semblable. « Il faut classer, entre autres, parmi ceux-là le rêve du vieux Scaliger (Hennings, 1. c., p. 300) qui avait écrit à Vérone un poème à la louange des hommes célèbres. II vit en rêve un homme qui lui dit s’appeler Brugnolus et qui se plaignit d’avoir été oublié. Scaliger, bien qu’il ne se rappelât pas avoir jamais entendu parler de lui, lui consacra des vers, et son fils apprit plus tard tard à Vérone qu’il y avait eu autrefois, dans cette ville même, un célèbre critique du nom de Brugnolus. » Hervey de Saint-Denis (cit. d’après Vaschide, p. 232) raconte un rêve hypermnésique caractérisé par la particularité suivante : il était suivi d’un second rêve qui complétait la reconnaissance du souvenir non identifié dans le premier : « Je rêve une autre nuit que je vois une jeune femme blonde comme de l’or, causant avec ma sœur et lui montrant un petit ouvrage en tapisserie qu’elle avait fait. En songe, je crois parfaitement la reconnaître ; j’ai même le sentiment de l’avoir rencontrée déjà bien des fois. Cependant, je m’éveille, et ce visage, encore présent à ma pensée, me semble dès lors absolument inconnu. Je me rendors ; la même vision se reproduit. J’ai gardé, tout en rêvant, la conscience des instants du réveil momentané que je viens d’avoir, aussi bien que de cette impression que j’ai ressentie d’avoir eu devant les yeux de mon esprit un visage que je n’avais encore jamais vu. Rendu aux illusions du rêve, je m’en étonne ; je me demande comment j’ai pu manquer à ce point de mémoire, et, mêlant l’incohérence du songe à la vague réminiscence d’une idée que je désire éclaircir, je m’approche de la blonde jeune femme et je lui demande à elle-même si je n’ai pas déjà eu le plaisir de la rencontrer. – Assurément, me répondit-elle, souvenez-vous des bains de mer de Pornic. Ces mots me frappent. Je fus éveillé tout à fait, et je me rappelai alors parfaitement les circonstances dans lesquelles j’avais recueilli, sans m’en douter, ce gracieux cliché souvenir. »