L’interprétation des rêves (1899)
La tendance du rêve à considérer comme les plus dignes de souvenir les éléments les moins caractéristiques et les plus insignifiants, plutôt que les événements importants et considérables.
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Il y avait 38 ans que je n’avais plus vu le médecin et jamais à ma connaissance je n’avais pensé à lui, durant la veille, bien qu’une cicatrice au menton eût dû me rappeler une de ses interventions. Il semble que les observations de nombreux auteurs, selon lesquels la majorité des rêves peuvent être ramenés à des éléments datant des jours précédents, dussent contrebalancer le rôle excessif attribué aux impressions d’enfance dans la vie du rêve. Robert (p. 46) déclare même : « En général le rêve normal n’utilise que les impressions des derniers jours écoulés. » Nous apprendrons en effet que la théorie du rêve construite par Robert exige impérieusement ce refoulement des anciennes impressions et cette poussée en avant des plus récentes. Le fait même affirmé par Robert est exact, mes propres recherches m’en ont persuadé. Un auteur américain, Nelson, estime que le rêve met le plus souvent en valeur des impressions de la veille ou de l’avant-veille, comme si les impressions du jour n’étaient pas assez affaiblies, assez extérieures. Plusieurs auteurs, qui ne mettent pas en doute l’intime liaison entre le rêve et la veille, ont remarqué que des impressions qui avaient intensément occupé la pensée n’apparaissaient dans le rêve que lorsqu’elles avaient été en quelque sorte refoulées. Ainsi on ne rêve pas d’un mort aimé pendant les premiers temps et aussi longtemps que le chagrin préoccupe exclusivement (Delage). Toutefois, une des plus récentes observatrices, Miss Hallam, a collectionné des exemples tout opposés et déclare qu’il faut ici tenir compte de la personnalité de chacun. La troisième, la plus remarquable et la plus incompréhensible des particularités de la mémoire dans le rêve est le choix des éléments reproduits. Ce n’est plus, comme dans la veille, le plus caractéristique, mais au contraire ce qui est le plus indifférent, le plus insignifiant, qui est considéré comme le plus digne de souvenir. Je laisse ici la parole aux auteurs qui ont exprimé leur étonnement de la manière la plus forte. Hildebrandt écrit (p. 11) : « Le plus étonnant est qu’en général le rêve ne tire pas ses éléments des événements importants et considérables, des puissants intérêts qui, le jour précédent, nous ont stimulé ; mais des accessoires, des à-côtés et, pour ainsi dire, des miettes d’un passé ou récent ou très éloigné. La mort d’un de nos proches qui nous a bouleversé, sous l’impression de laquelle nous nous sommes endormi tard dans la nuit, disparaîtra de notre mémoire jusqu’à ce que le réveil l’y ramène avec une puissance funeste. En revanche, une verrue sur le front d’un ami que nous avons rencontré jouera un rôle dans notre rêve, bien qu’après l’avoir quitté nous n’y ayons pas pensé un seul instant. » Strümpell signale (p. 39) des cas où, « en fragmentant le rêve, nous en trouvons des parties qui proviennent de notre vie du ou des jours précédents, mais qui étaient si insignifiantes et si dépourvues de valeur pour la conscience de veille qu’elles étaient tombées dans l’oubli aussitôt après. Ces événements peuvent être des opinions entendues par hasard ou des actes auxquels nous avons prêté une attention superficielle, des impressions rapides d’objets ou de personnes, quelques petits passages d’une lecture, et ainsi de suite ». Havelock Ellis dit (1899, p. 727) : « The profound émotions of waking life, the questions and problems on which we spread our chief voluntary mental energy, are not those which usually present themselves at once to dream consciousness. It is so far as the immediate past is concerned, mostly the trifling, the incidental, the “forgotten” impressions of daily life wich reappear in our dreams. The psychic activities that are awake most intensely are those that sleep most profoundly. » Binz (p. 45) part précisément de ces particularités de la mémoire dans le rêve pour critiquer sa propre explication : « Et le rêve naturel pose les mêmes questions. Pourquoi, au lieu de rêver toujours des souvenirs les plus récents, plongeons-nous souvent sans aucun motif reconnaissable dans un passé lointain et presque éteint ?