L’interprétation des rêves (1899)
Bien que la plupart du temps, le rêve ne reproduit pas exactement des événements vécus, il peut y avoir des exceptions où un rêve reproduit un événement d'une manière aussi complète que pourrait le faire notre mémoire pendant la veille.
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Binz (p. 45) part précisément de ces particularités de la mémoire dans le rêve pour critiquer sa propre explication : « Et le rêve naturel pose les mêmes questions. Pourquoi, au lieu de rêver toujours des souvenirs les plus récents, plongeons-nous souvent sans aucun motif reconnaissable dans un passé lointain et presque éteint ? Pourquoi, en rêve, notre conscience est-elle si souvent impressionnée par des images de souvenirs indifférents, et pourquoi, fortement frappé, notre cerveau reste-t-il muet et figé, lors même qu’une excitation vive a tout récemment renouvelé l’impression ? » On voit aisément comment la bizarre préférence de la mémoire du rêve pour l’indifférent, et par conséquent l’inaperçu, dans les événements du jour devait conduire le plus souvent à méconnaître la dépendance du rêve à l’égard de la vie ordinaire ou tout au moins à rendre très difficile, dans chaque cas, la preuve de cette dépendance. C’est pourquoi Miss Calkins, dans la statistique de ses rêves (et des rêves de ses amis) trouve 11 % de rêves sans relations avec la vie de la veille. Assurément Hildebrandt a raison quand il estime que toutes nos images de rêve pourraient être expliquées génétiquement si nous consacrions chaque fois le temps et l’attention nécessaires à rechercher leur origine. À la vérité, il considère cela comme « une tâche très ingrate et très fatigante. Car il s’agit, en effet, le plus souvent de dénicher des coins les plus reculés de la mémoire toutes sortes de choses sans aucune valeur, de ramener au jour toutes sortes de moments indifférents d’un temps dès longtemps passé, que peut-être l’heure suivante avait déjà ensevelis ». Pour ma part, je regrette que cet auteur pénétrant se soit détourné de la voie dans laquelle il pouvait s’engager ainsi. Elle l’aurait immédiatement conduit au centre de l’explication du rêve. Le comportement de la mémoire dans le rêve est certainement très significatif pour toute théorie de la mémoire. Il nous apprend que « rien de ce que nous avons possédé intellectuellement ne peut être entièrement perdu » (Scholz, p. 34). Ou, comme le dit Delbœuf, que « toute impression, même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable, indéfiniment susceptible de reparaître au jour », conclusion à laquelle nous conduisent également tant de phénomènes de psychologie pathologique. Il faudra se rappeler ces extraordinaires possibilités de la mémoire dans le rêve, quand nous aurons affaire à des théories qui expliquent l’absurdité et l’incohérence du rêve par un oubli partiel de ce que nous savons pendant le jour. On pourrait avoir l’idée de ramener le phénomène du rêve à celui de la mémoration et de voir dans le rêve la manifestation d’une activité reproductrice qui ne s’arrêterait même pas pendant la nuit et serait son propre but en quelque sorte. Des travaux comme ceux de Pilcz, selon qui on pourrait établir un rapport fixe entre le moment du rêve et son contenu, s’accorderaient avec ces vues. Nous retrouverions pendant un sommeil profond les impressions d’époques déjà lointaines ; vers le matin, nos rêves nous rendraient des impressions récentes. Mais une pareille conception semble dès l’abord invraisemblable, à cause de la manière dont le rêve emploie les éléments à mémoriser. Strümpell attire avec raison l’attention sur le fait que jamais des événements vécus ne se répètent pendant les rêves. Le rêve ajoute bien des accessoires, mais le chaînon suivant manquera, il sera transformé, ou bien un fait entièrement étranger apparaîtra à sa place. Le rêve n’apporte que des fragments de copies. Cela est tellement certain que l’on peut en tirer les déductions théoriques. Il y a cependant des exceptions, un rêve reproduisant un événement d’une manière aussi complète que pourrait le faire notre mémoire pendant la veille. Delbœuf raconte qu’un de ses collègues de l’université avait refait en rêve une promenade en voiture très dangereuse au cours de laquelle il n’avait échappé que par miracle à un accident, et cela avec tous les détails qu’il avait vécus. Miss Calkins mentionne deux rêves qui reproduisaient exactement un événement du jour précédent.