L’interprétation des rêves (1899)
Les stimuli qui nous arrivent pendant le sommeil présentent des caractères analogues à ceux qui, durant la veille même, aboutissent à l'illusion.
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Des exemples de cet ordre font apparaître les stimulations sensorielles objectives pendant le sommeil comme les sources de rêve les mieux établies. Elles constituent à peu près tout le capital de connaissances du public sur cette question. Si l’on demande à un homme cultivé, mais étranger aux études sur le rêve, comment ceux-ci apparaissent, il s’en référera assurément à quelque cas connu de lui où un rêve a été expliqué, après le réveil, par des stimuli sensoriels objectifs. L’étude scientifique ne peut pas s’en tenir là. Le fait que le stimulus sensoriel qui agit pendant le sommeil n’apparaît pas dans le rêve sous sa forme véritable, mais est représenté par d’autres qui sont avec lui dans un rapport quelconque, pose de nouvelles questions. Le rapport qui unit le stimulus du rêve au rêve lui-même est, d’après Maury (p. 72), « une affinité quelconque, mais qui n’est pas unique et exclusive ». Voici, par exemple, trois des rêves de réveil-matin de Hildebrandt (p. 37) ; on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi le même stimulus a provoqué des rêves si différents et précisément ceux-là. « J’allai me promener par un matin de printemps et me lançai à travers les champs verdoyants jusqu’à un village voisin. Là je vois les habitants en vêtements de fête, leur livre de psaumes sous le bras, se diriger en grand nombre vers l’église. Tout juste ! c’est bien dimanche, et le service divin du matin va bientôt commencer. Je décide d’y prendre part, mais d’abord, comme j’ai un peu chaud, je vais me promener dans le cimetière qui entoure l’église. Tandis que je lis quelques inscriptions funéraires, j’entends le sonneur qui monte au clocher et vois là-haut la petite cloche du village qui va donner le signal de la prière. Elle reste immobile encore un moment, puis commence à osciller – et brusquement, ses coups retentissent, clairs et perçants, si clairs et si perçants qu’ils me réveillent. Les sons de la cloche venaient du réveil-matin. « Deuxième combinaison. C’est une claire journée d’hiver ; les routes sont couvertes de neige. J’ai accepté de prendre part à une promenade en traîneau, mais je dois attendre longtemps ; enfin on vient me dire que le traîneau est devant la porte. Maintenant, ce sont les préparatifs pour monter : on met sa fourrure, on prend sa chancelière… Je suis enfin assis à ma place, mais le départ est encore retardé jusqu’au moment où les rênes donnent le signal aux chevaux qui attendent. Maintenant, ils tirent ; les grelots fortement secoués commencent leur musique turque bien connue et avec une puissance telle qu’elle déchire aussitôt la trame du rêve. De nouveau, c’est le son aigu du réveil. « Un troisième exemple encore ! Je vois une fille de cuisine qui traverse le corridor et va vers la salle à manger avec plusieurs douzaines d’assiettes empilées. Il me semble que la colonne de porcelaine, dans ses bras, est en danger de perdre l’équilibre. “Prends garde, lui dis-je, toute la charge va tomber par terre !” Naturellement, elle me répond qu’elle a l’habitude, etc., tandis que je la suis d’un regard inquiet. Tout juste, elle trébuche sur le seuil de la porte – les assiettes tombent avec bruit et se cassent en mille morceaux. Il y en a tout autour sur le plancher. Mais ce bruit ininterrompu n’est pas, comme je le remarque bientôt, un bruit d’assiettes cassées, c’est une véritable sonnerie : le réveil fait son office. » On s’est demandé pourquoi, en rêve, notre esprit méconnaît le stimulus sensoriel objectif. Strümpell et aussi Wundt l’expliquent en disant que les stimuli qui nous arrivent pendant le sommeil présentent des caractères analogues à ceux qui, durant la veille même, aboutissent à l’illusion. Nous ne reconnaissons et n’interprétons correctement une impression sensorielle, nous ne la plaçons dans le groupe de souvenirs auquel elle appartient d’après nos précédentes expériences, que lorsque l’impression est claire, forte, assez durable, et que nous disposons d’un temps suffisant pour tout cela.