L’interprétation des rêves (1899)
Le passage explique que l'ajout involontaire de la conscience éveillée au souvenir du rêve peut se produire, ce qui peut entraîner une distorsion des souvenirs du rêve.
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Il est très difficile d’apprendre les mots d’un vers si on les bouleverse. « S’ils sont rangés et s’ils se suivent correctement, les mots s’aident les uns les autres et le tout est bien compréhensible et demeure dans la mémoire aisément et longtemps. Il est aussi difficile et rare de retenir des paroles insensées que des paroles confuses et sans ordre. » Or, dans la plupart des cas, le rêve manque d’ordre et de clarté. La façon dont nos rêves sont composés empêche de les retenir, et nous les oublions parce que, le plus souvent, ils se désorganisent aussitôt. – Toutefois Radestock (p. 168) prétend avoir remarqué que les rêves les plus étranges étaient précisément ceux que nous retenions le mieux, ce qui ne s’accorde guère avec ce qui précède. Strümpell croit découvrir dans les relations entre le rêve et la veille des facteurs d’oubli plus actifs encore. Si la conscience éveillée oublie le rêve, c’est justement parce que celle-ci ne se charge (presque) jamais de souvenirs bien ordonnés de la vie de veille, mais n’en prend que des fragments qu’il détache de leur cadre psychique habituel. Ainsi le rêve ne peut trouver place dans l’ensemble des séries psychiques qui remplissent l’esprit. Il n’a pas de repère qui le rappelle. « C’est dans ces conditions que les formations du rêve se détachent du sol de notre vie mentale et planent au-dessus comme plane dans le ciel un nuage que dissipe bientôt un souffle plus vigoureux » (p. 87). Un autre fait agit dans le même sens. Dès le réveil, le monde des sensations accapare l’attention tout entière et bien peu d’images du rêve peuvent se maintenir. Elles s’évanouissent devant les impressions du jour nouveau comme l’éclat des astres devant la lumière du soleil. Enfin, il faut songer que la plupart des hommes ne prêtent guère d’attention à leurs rêves. Quand un chercheur s’intéresse pendant quelque temps aux rêves, il rêve davantage, ce qui signifie sans doute qu’il se rappelle plus aisément et plus fréquemment ses rêves. Bonatelli (cité par Benini) ajoute deux autres motifs d’oubli (ils semblent à la vérité contenus dans le précédents) : 1° le passage du sommeil à la veille produit un changement dans la cenesthésie qui défavorise le souvenir mutuel de chacun de ces états ; 2° l’ordre différent du matériel représentatif dans le rêve le rend pour ainsi dire intraduisible à la conscience éveillée. Ainsi que Strümpell le fait remarquer lui-même, on s’étonne, devant tous ces motifs d’oubli, que tant de rêves demeurent dans notre mémoire. L’effort continuel des auteurs pour trouver les lois de la mémoire des rêves peut être interprété comme l’aveu qu’il y a là aussi quelque chose d’énigmatique et d’inexpliqué. On a remarqué récemment, avec raison, certaines particularités du souvenir du rêve, par exemple un rêve que l’on croyait oublié le matin peut être rappelé dans la journée par une perception, qui en évoque par hasard le contenu oublié (Radestock, Tissié). Mais le rappel complet d’un rêve est sujet à caution : nos souvenirs, qui abandonnent une si grande partie du contenu du rêve, ne faussent-ils pas ce qu’ils conservent ? Strümpell émet des doutes sur l’exactitude de la reproduction du rêve : « Il arrive qu’involontairement la conscience de veille ajoute beaucoup au souvenir du rêve : on s’imagine avoir rêvé toutes sortes de choses que ne contenait pas le rêve véritable. » Jessen est encore plus affirmatif (p. 547) : « Quand on examine et qu’on interprète des rêves cohérents et ordonnés, il faut considérer une circonstance à laquelle on a accordé peu d’attention jusqu’ici : ils ne sont pas tout à fait véridiques, parce que, quand nous rappelons un rêve à notre mémoire, nous comblons les lacunes ou nous complétons certaines de ses images sans le remarquer ou sans le vouloir. Un rêve cohérent l’est rarement, ne l’a peut-être jamais été, autant que dans notre souvenir. Il est à peu près impossible, même à l’homme sincère, de raconter sans aucune adjonction et sans aucun embellissement un rêve étonnant qu’il a eu : la tendance de l’esprit humain à tout enchaîner est si grande que, lorsqu’il se rappelle un rêve quelque peu incohérent, il supplée involontairement à ses lacunes. » V.