L’interprétation des rêves (1899)
La différence essentielle entre le rêve et la veille, qui donne à ce dernier un aspect étrange par rapport au premier.
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Il est à peu près impossible, même à l’homme sincère, de raconter sans aucune adjonction et sans aucun embellissement un rêve étonnant qu’il a eu : la tendance de l’esprit humain à tout enchaîner est si grande que, lorsqu’il se rappelle un rêve quelque peu incohérent, il supplée involontairement à ses lacunes. » V. Egger (1895) remarque, d’une façon tout à fait indépendante, des fait analogues : « …L’observation des rêves a ses difficultés spéciales et le seul moyen d’éviter toute erreur en pareille matière est de confier au papier sans le moindre retard ce que l’on vient d’éprouver et de remarquer ; sinon, l’oubli vient vite ou total ou partiel ; l’oubli total est sans gravité ; mais l’oubli partiel est perfide ; car si l’on se met ensuite à raconter ce qu’on n’a pas oublié, on est exposé à compléter par l’imagination les fragments incohérents et disjoints fournis par la mémoire… ; on devient artiste à son insu, et le récit périodiquement répété s’impose à la créance de son auteur, qui, de bonne foi, le présente comme un fait authentique, dûment établi selon les bonnes méthodes… » Spitta juge de même (p. 338). Il paraît admettre que, lorsque nous nous efforçons de nous rappeler un rêve, nous mettons d’abord de l’ordre dans les éléments associés d’une manière lâche. « D’une juxtaposition, nous faisons une suite et une chaîne : nous ajoutons le lien logique qui manquait dans le rêve. » Quelle valeur pourra donc conserver notre souvenir, alors que nous ne disposons dans le cas du rêve d’aucun contrôle objectif de la fidélité de notre mémoire et que nous ne pouvons connaître le rêve que par ce souvenir, subjectif ? V. Les particularités psychologiques du rêve Quand nous considérons le rêve d’une manière scientifique, nous partons de l’hypothèse qu’il résulte de notre activité intellectuelle ; cependant un rêve achevé nous apparaît comme un objet étranger, sur lequel nous revendiquons si peu notre propriété que nous disons également : « Il m’est apparu en songe », ou : « J’ai rêvé. » D’où vient cette « étrangeté psychique » du rêve ? Après ce que nous avons dit des sources du rêve, elle ne semble pas pouvoir provenir du matériel qui y est contenu : la plus grande partie de ce matériel est commune au rêve et à la veille. On peut se demander si ce ne sont pas des modifications des processus psychiques pendant le rêve qui lui donnent cet aspect étrange ; on pourrait essayer d’établir ainsi des caractéristiques psychologiques du rêve. C’est G. Th. Fechner qui a, semble-t-il, le mieux établi, dans quelques remarques de ses Elemente der Psychophysik (t. II, p. 250), la différence essentielle qui sépare le rêve de la veille ; il en a tiré des conclusions de grande portée. Il pense que « ni le simple passage de la vie mentale au-dessous du seuil de la conscience », ni le fait que nous soustrayons notre attention aux influences du monde extérieur ne suffisent à expliquer tout ce que la vie du rêve a de particulier, d’opposé à la veille. Il croit bien plutôt que la scène du rêve n’est pas la même que celle où se déroulent nos représentations pendant la veille. « Si la scène de notre activité psychologique était la même pendant le sommeil et pendant la veille, le rêve ne pourrait être, à mon avis, qu’une continuation moins intense de la vie représentative de la veille, il devrait avoir même matière et même forme. Mais il en est tout autrement. » On n’a pu savoir clairement, il est vrai, ce que Fechner entendait par ce déplacement de l’activité psychique ; personne, que je sache, n’a poussé ses recherches dans le sens qu’il avait indiqué. Il semble qu’il faille exclure une explication anatomique : localisations cérébrales ou stratification histologique du cortex. Mais la pensée de Fechner nous apparaîtra sagace et féconde, si nous l’appliquons à l’appareil psychique, que nous supposerons formé d’instances successives. D’autres auteurs se sont contentés de faire ressortir l’une ou l’autre des particularités psychologiques tangibles du rêve et d’en faire le point de départ d’explications générales.