L’interprétation des rêves (1899)
Le rêve est considéré comme un monde archaïque de grandes émotions et pensées imparfaites, pouvant éclairer les premiers degrés du développement psychique.
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On a remarqué à diverses reprises que les associations qui unissent entre elles les diverses images étaient d’espèce très particulière et différaient de celles qui agissent pendant la veille. Volkelt dit (p. 15) : « Pendant le rêve, les représentations se poursuivent et s’accrochent d’après des ressemblances de hasard et d’après des liaisons à peine perceptibles. Tous les rêves sont traversés par ces associations parsemées et lâches. » Maury insiste sur ce caractère qui lui permet d’établir une analogie plus étroite entre le rêve et certains troubles mentaux. Il y reconnaît deux traits essentiels du « délire » : « 1° une action spontanée et comme automatique de l’esprit ; 2° une association vicieuse et irrégulière des idées » (le Sommeil, p. 126). Il nous a laissé lui-même deux remarquables exemples de rêves où la seule assonance des mots forme le lien entre les images. Il rêva un jour qu’il entreprenait un pèlerinage à Jérusalem ou à La Mecque ; après de nombreuses aventures, il se retrouvait chez le chimiste Pelletier qui, après une conversation, lui donnait une pelle de zinc ; dans le fragment de rêve suivant, celle-ci devenait son grand sabre de bataille (p. 137). Une autre fois, il suivait en rêve une chaussée et lisait sur les bornes les kilomètres ; il se trouvait ensuite chez un épicier qui avait une grande balance et un homme mettait des poids d’un kilo sur un plateau de la balance pour peser Maury ; l’épicier lui disait ensuite : « Vous n’êtes pas à Paris, mais dans l’île Gilolo. » Suivaient plusieurs tableaux où il voyait la fleur Lobelia, puis le général Lopez dont il avait lu la mort peu de temps avant ; il s’éveillait enfin, jouant au loto 15 . Ce mépris de l’activité psychique du rêve n’a pas été sans provoquer des objections. Sans doute la thèse opposée paraît-elle difficile à établir. Il est de peu d’importance qu’un des contempteurs du rêve (Spitta, p. 118) affirme que les mêmes lois psychologiques régissent le rêve et la veille, ou qu’un autre (Dugas) déclare : « Le rêve n’est pas déraison ni même irraison pure », tant qu’ils ne prennent pas la peine de mettre en accord cette appréciation avec l’état d’anarchie psychique et de dissolution de nos fonctions qu’ils décrivent. Mais d’autres auteurs paraissent avoir pressenti que la folie du rêve n’était pas « sans méthode », qu’elle était peut-être un déguisement, comme la folie d’Hamlet, sur laquelle on a porté ce jugement. Ces auteurs ont su éviter de juger d’après les apparences, à moins que les apparences que le rêve leur présentait ne fussent autres. Ainsi, Havelock Ellis (1899), sans vouloir s’arrêter aux absurdités apparentes du rêve, le considère comme « an archaic world of vast émotions and imperfect thoughts », dont l’étude peut éclairer les premiers degrés du développement de la vie psychique. J. Sully (p. 362) défend la même conception, d’une manière encore plus large et plus pénétrante. Son témoignage mérite d’autant plus d’attention qu’il croyait, plus que nul autre psychologue, au sens caché du rêve. « Now our dreams are a means of cotiser ving these successive personalities. When asleep we go back to the old ways of looking at things and of feeling about them, to impulses and activities which long ago dominated us. » Delbœuf affirme (en réalité sans apporter aucune preuve contre l’ensemble des documents qui le contredisent et, par conséquent, à tort) : « Dans le sommeil, hormis la perception, toutes les facultés de l’esprit, intelligence, imagination, mémoire, volonté, moralité, restent intactes dans leur essence ; seulement elles s’appliquent à des objets imaginaires et mobiles. Le songeur est un acteur qui joue à volonté les fous et les sages, les bourreaux et les victimes, les nains et les géants, les démons et les anges » (p. 222). Le marquis d’Hervey, contre lequel Maury a engagé une violente polémique, et dont, en dépit de tous mes efforts, je n’ai pu me procurer l’ouvrage, paraît avoir été le plus énergique défenseur du rendement intellectuel du rêve.