L’interprétation des rêves (1899)
La moralité individuelle dans le rêve est la thèse selon laquelle les sentiments subjectifs, tendances, affects et passions se manifestent dans la liberté du rêve, et que les particularités morales de l'individu s'y reflètent.
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VI. Les sentiments moraux dans le rêve Des motifs que l’on ne comprendra que lorsqu’on connaîtra mes propres recherches m’ont fait traiter à part la question de savoir si nos dispositions morales et nos sentiments moraux de la veille pénètrent dans le rêve et dans quelle mesure. Sur ce point, nous retrouvons la contradiction entre auteurs qui nous a déjà frappés. Les uns garantissent que le rêve ignore les exigences de notre moralité aussi nettement que les autres y affirment la persistance de la nature morale de l’homme. Si nous en appelons à notre expérience de toutes les nuits, elle paraît mettre hors de doute l’exactitude de la première affirmation. Jessen dit (p. 553) : « Nous ne sommes pas meilleurs ni plus vertueux pendant le sommeil ; il semble bien plutôt que notre conscience se taise durant le rêve : nous n’éprouvons aucune pitié et nous commettons avec une entière indifférence et sans aucun repentir les pires crimes : vols, meurtres, assassinats. » De même, Radestock (p. 146) : « Il convient de remarquer que dans le rêve les associations se déroulent et les représentations se lient sans que la réflexion, la raison, le goût esthétique et le jugement moral interviennent ; le jugement est très faible et une entière indifférence morale règne. » Volkelt note (p. 23) : « Chacun sait qu’en rêve nous avons pour tout ce qui est sexuel un manque de retenue particulier. Le rêveur qui n’a lui-même absolument aucune pudeur, aucun sentiment, aucun jugement moral, voit aussi tous les autres, et même les personnes les plus respectées, agir d’une façon qu’il n’oserait même pas imaginer pendant la veille. » Une série d’affirmations vont s’opposer nettement à cette thèse. Selon Schopenhauer, chacun agit et parle pendant le rêve en pleine conformité avec son caractère. R. Ph. Fischer 20 dit que les sentiments subjectifs, les tendances, les affects et les passions se manifestent dans la liberté du rêve, que les particularités morales de l’individu s’y reflètent. Haffner écrit (p. 25) : « À quelques rares exceptions près,… un homme vertueux l’est également en rêve ; il résiste aux tentations, s’interdit la haine, l’envie, la colère et tous les vices ; l’homme de péché retrouvera dans le rêve les images auxquelles il se plaît durant la veille. » Scholz affirme (p. 36) : « La vérité apparaît dans le rêve ; en dépit de tous nos déguisements, en meilleur ou en pire, nous reconnaissons notre moi véritable… L’honnête homme ne peut commettre, même en rêve, un crime déshonorant, ou, si cela lui arrive, il s’en effraie comme d’une chose étrangère à sa nature. L’empereur romain qui fit exécuter un de ses sujets, parce que celui-ci avait rêvé qu’il faisait couper la tête du souverain, n’avait pas tort, s’il pensait que celui qui avait de semblables rêves devait, pendant la veille, nourrir des pensées analogues. Aussi disons-nous d’une chose qui ne saurait trouver place dans notre vie : je ne l’imaginerais même pas en rêve. » Platon estime en revanche que les meilleurs d’entre nous ne connaissent qu’en rêve ce que d’autres font tout éveillés. Pfaff 21 , transformant un proverbe bien connu, dit : « Dis-moi ce que tu rêves, et je te dirai qui tu es. » Le petit ouvrage de Hildebrandt que j’ai si souvent cité, et qui est la contribution au problème du songe la plus achevée et la plus riche que je connaisse, s’intéresse précisément d’une manière essentielle à la moralité du rêve. Hildebrandt pose aussi en principe que plus la vie est pure, plus le rêve est pur, et vice versa. Dans le rêve l’homme conserve une nature morale : « Tandis que nous acceptons une erreur de calcul grossière, une extravagance scientifique, un anachronisme bouffon, nous continuons cependant à distinguer le bien et le mal, le juste et l’injuste, le vice et la vertu. Pour tant que nous ayons perdu durant notre sommeil de notre savoir de la journée, l’impératif catégorique kantien nous demeure, il est lié à nous, même endormi nous ne saurions nous en défaire…