L’interprétation des rêves (1899)
Théorie selon laquelle le rêve ne représente qu'un fragment de notre vie intellectuelle, paralysée par le sommeil.
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Si l’on ne tient compte que de l’essentiel, on peut essayer de grouper les théories du rêve, d’une manière peu rigoureuse, selon ce que chacune suppose de la nature et de la quantité de l’activité psychique : 1. Théorie qui supposent que toute l’activité psychique de la veille se trouve dans le rêve (Delbœuf). – Ici l’esprit n’est pas endormi ; son fonctionnement demeure intact, mais, les conditions étant différentes de celles de la veille, il doit donner normalement d’autres résultats. On peut se demander si ces théories peuvent expliquer toutes les différences entre le rêve et la pensée normale par les seules conditions du sommeil. De plus, on ne voit pas comment passer de ces théories à la fonction du rêve, pourquoi le mécanisme compliqué de notre esprit continue à jouer, lors même qu’il se trouve dans des conditions pour lesquelles il ne paraît pas fait. Les seules réactions adaptées seraient un sommeil sans rêves ou le réveil quand surviennent des stimuli qui nous dérangent. 2. Théories qui supposent, au contraire, dans le rêve une baisse de l’activité psychique, un relâchement des liaisons, un appauvrissement du matériel utilisable. – Selon ces théories, les caractéristiques du sommeil seraient bien différentes de celles qu’expose Delbœuf. Le sommeil s’étend sur l’esprit, il ne se contente pas de le séparer du monde extérieur, il pénètre dans son mécanisme même et le rend inutilisable pour un temps. Si je pouvais user ici d’une comparaison empruntée à la psychiatrie, je dirais que les premières théories font du rêve une sorte de paranoïa, et que pour les secondes il est une sorte de débilité ou de confusion mentales. La théorie selon laquelle le rêve n’exprime qu’un fragment de notre vie intellectuelle paralysée par le sommeil est celle que préfèrent les écrivains médicaux et le monde scientifique en général ; c’est, en somme, la théorie régnante. Il faut souligner la légèreté avec laquelle cette théorie évite le plus rude écueil de l’explication des rêves : les contrastes que l’on y rencontre. Elle considère le rêve comme une veille partielle (« une veille graduelle, partielle et en même temps très anormale », dit Herbart dans sa Psychologie ) ; elle explique donc par une série d’états d’éveil toujours plus grand jusqu’à la veille complète toutes les variations de l’efficience du rêve, de la pleine absurdité à l’activité intellectuelle la plus concentrée. Ceux qui ne sauraient se passer du mode d’exposition physiologique ou qui le jugent plus scientifique en trouveront l’expression dans cette description de Binz (p. 43) : « Cet état [de torpeur, Erstarrung ] se dissipe peu à peu vers le matin. Les produits de fatigue accumulés dans l’albumen cérébral diminuent, sont décomposés ou entraînés par le courant circulatoire incessant. Ici et là quelques amas cellulaires isolés s’éveillent, cependant qu’autour tout est encore figé. Et le travail isolé de ces groupes cellulaires apparaît alors au sein de notre conscience embrumée, sans que puisse le contrôler cette partie du cerveau qui dirige les associations. C’est pourquoi les images créées, images qui correspondent à l’impression matérielle d’un passé récent, sont réunies étrangement et sans règle. À mesure que le nombre des cellules qui s’éveillent croît, la déraison du rêve diminue. » On peut retrouver cette conception du rêve veille incomplète, partielle, ou du moins des traces de cette conception, chez tous les physiologistes et tous les philosophes modernes. Elle est exposée très en détail chez Maury. On a l’impression qu’il se représente l’éveil ou le sommeil successif des différentes régions anatomiques, et que chaque province anatomique lui paraît liée à une certaine fonction psychique. Je signale seulement ici que, si la théorie de l’éveil partiel venait à être confirmée, il y aurait beaucoup à faire pour la construire d’une façon plus précise. Ainsi conçu, le rêve ne peut avoir de fonction. Binz précise d’une manière fort tranchée son rôle (p. 357) : « Comme nous le voyons, tous les faits nous portent à considérer le rêve comme un fait organique, toujours inutile, souvent morbide… »