L’interprétation des rêves (1899)
Théorie qui considère que le rêve est une forme de veille partielle, où certaines forces de l'esprit agissent tandis que d'autres se reposent. Cette théorie a été critiquée pour ne pas expliquer ni la veille ni le sommeil.
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Ainsi conçu, le rêve ne peut avoir de fonction. Binz précise d’une manière fort tranchée son rôle (p. 357) : « Comme nous le voyons, tous les faits nous portent à considérer le rêve comme un fait organique, toujours inutile, souvent morbide… » Le mot « organique » employé au sujet du rêve, et souligné par l’auteur, a plus d’un sens. Il a trait tout d’abord à l’étiologie du rêve, à laquelle Binz s’intéressait particulièrement quand il étudiait les rêves expérimentaux par ingestion de toxiques. Cette sorte de théorie considère, en effet, que les excitations qui produisent le rêve sont exclusivement d’origine somatique. Sous sa forme extrême, elle s’énoncerait à peu près ainsi : Quand, écartant tous les stimuli, nous nous sommes endormi, nous n’avons plus jusqu’au matin de motif pour rêver. À ce moment, le réveil vient peu à peu, provoqué par une série de stimuli qui se reflètent en phénomènes de rêve. On ne peut plus dès lors garder son sommeil des stimuli ; comme les germes de vie que déplore Méphisto, ils viennent de toutes parts vers le dormeur, du dehors, du dedans, des régions mêmes de son corps dont, éveillé, il ne s’était jamais préoccupé. Ainsi le sommeil est troublé ; l’esprit éveillé tantôt en un point, tantôt en un autre fonctionne un moment avec sa partie éveillée, heureux de se rendormir à nouveau. Le rêve représente la réaction contre la perturbation du sommeil par le stimulus, réaction au reste pleinement superflue. Considérer le rêve (qui cependant demeure le résultat d’une activité psychique) comme un fait somatique trahit encore une autre intention. On veut lui retirer ainsi la dignité de phénomène psychique. On pourrait dépeindre assez bien ce que les représentants des sciences exactes pensent de la valeur des rêves, par la très vieille comparaison avec l’homme qui, ignorant la musique, laisse courir ses doigts sur les touches d’un instrument. Selon cette conception, le rêve serait entièrement dépourvu de sens : comment les doigts de cet ignorant pourraient-ils produire un morceau de musique ? La théorie de la veille partielle a dès longtemps rencontré des contradicteurs. En 1830, Burdach objecte : « En disant que le rêve est une veille partielle, premièrement on n’explique ni la veille ni le sommeil, deuxièmement on se contente de dire que dans le rêve quelques forces de l’esprit agissent, tandis que d’autres se reposent. Mais pareille inégalité se retrouve à tous les moments de notre vie… » (p. 483). À la théorie régnante qui ne peut voir dans le rêve qu’un processus somatique, se rattache une très intéressante conception du rêve que Robert a présentée en 1866 ; elle est séduisante parce qu’elle attribue au rêve une fonction, une utilité. Robert prend pour base de sa théorie deux faits d’observation auxquels nous nous sommes d’ailleurs arrêté quand nous avons examiné le matériel du rêve : on rêve très souvent des menues impressions de la journée, très rarement des faits importants. Robert croit pouvoir affirmer que ce ne sont jamais les faits auxquels nous avons longuement réfléchi, mais ceux-là seuls qui demeurent inachevés dans notre esprit ou n’ont fait que l’effleurer qui deviennent excitants de nos rêves (p. 10). – « De là vient que le plus souvent on ne peut expliquer le rêve : ses causes sont précisément celles des impressions des sens du jour précédent, dont le rêveur n’a pas eu pleinement connaissance. » Pour qu’une impression apparaisse dans le rêve, il faut, ou que son élaboration ait été dérangée, ou qu’elle ait été trop insignifiante pour prétendre même à être élaborée. Robert se représente donc le rêve « comme un processus somatique d’élimination dont nous prenons connaissance par notre réaction à lui ». Le rêve est élimination de pensées étouffées dans l’œuf. « Un homme à qui on enlèverait la possibilité de rêver deviendrait fou au bout d’un certain temps, parce qu’une masse énorme de pensées inachevées, informes et d’impressions superficielles s’amoncellerait dans son cerveau et étoufferait les ensembles bien achevés que la mémoire aurait pu conserver. » Le rêve joue, pour le cerveau surchargé, le rôle de soupape de sûreté. Les rêves ont un pouvoir de soulagement, de guérison (p. 32).