Sources de référence
Cinq leçons de psychanalyse (1909)
Deuxième leçon · bloc 5 · confiance 0.95
Processus psychique par lequel un désir inconscient est dirigé vers un but plus élevé, moins sujet à critique.
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Si l'on parvient à ramener ce qui est refoulé au plein jour — cela suppose que des résistances considérables ont été surmontées -, alors le conflit psychique né de cette réintégration, et que le malade voulait éviter, peut trouver sous la direction du médecin, une meilleure solution que celle du refoulement. Une telle méthode parvient à faire évanouir conflits et névroses. Tantôt le malade convient qu'il a eu tort de refouler le désir pathogène et il accepte totalement ou partiellement ce désir ; tantôt le désir lui-même est dirigé vers un but plus élevé et, pour cette raison, moins sujet à critique (c'est ce que je nomme la sublimation du désir) ; tantôt on reconnaît qu'il était juste de rejeter le désir, niais ou remplace le mécanisme automatique, donc insuffisant, du refoulement, par un jugement de condamnation morale rendu avec l'aide des plus hautes instances spirituelles de l'homme ; c'est en pleine lumière que l'on triomphe du désir. Je m'excuse de n'avoir pas décrit de façon plus claire et plus compréhensible les principaux points de vue de la méthode de traitement appelée maintenant psychanalyse. Les difficultés ne tiennent pas seulement à la nouveauté du sujet. De quelle nature sont les désirs insupportables qui, malgré le refoulement, savent encore se faire entendre du fond de l'inconscient ? Dans quelles conditions le refoulement échoue-t-il et se forme-t-il un substitut ou symptôme ? Nous allons le voir.
Cinq leçons de psychanalyse (1909)
Cinquième leçon · bloc 1 · confiance 0.95
Processus psychologique consistant à transformer des désirs et des sentiments en créations esthétiques, permettant ainsi d'éviter la régression et le développement de symptômes névrotiques.
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Cinquième leçon Nature et signification des névroses. La fuite hors de la réalité. Le refuge dans la maladie. La régression. Relations entre les phénomènes pathologiques et diverses manifestations de la vie normale. L'art. Le transfert. La sublimation. La découverte de la sexualité infantile et la réduction des symptômes névrotiques à des composantes instinctives érotiques nous ont conduit à quelques formules inattendues sur l'essence et les tendances des névroses. Nous voyons que les hommes tombent malades quand, par suite d'obstacles extérieurs ou d'une adaptation insuffisante, la satisfaction de leurs besoins érotiques leur est refusée dans la réalité. Nous voyons alors qu'ils se réfugient dans la maladie, afin de pouvoir, grâce à elle, obtenir les plaisirs que la vie leur refuse. Nous avons constaté que les symptômes morbides sont une part de l'activité amoureuse de l'individu, ou même sa vie amoureuse tout entière ; et s'éloigner de la réalité, c'est la tendance capitale, mais aussi le risque capital de la maladie. Ajoutons que la résistance de nos malades à se guérir ne relève pas d'une cause simple, mais de plusieurs motifs. Ce n'est pas seulement le « moi » du malade qui se refuse énergiquement à abandonner des refoulements qui l'aident à se soustraire à ses dispositions originelles ; mais les instincts sexuels eux-mêmes ne tiennent nullement à renoncer à la satisfaction que leur procure le substitut fabriqué par la maladie, et tant qu'ils ignorent si la réalité leur fournira quelque chose de meilleur. La fuite hors de la réalité pénible ne va jamais sans provoquer un certain bien-être, même lorsqu'elle aboutit à cet état que nous appelons maladie parce qu'il est préjudiciable aux conditions générales de l'existence. Elle s'accomplit par voie de régression, en évoquant des phases périmées de la vie sexuelle, qui étaient l'occasion, pour l'individu, de certaines jouissances. La régression a deux aspects : d'une part, elle reporte l'individu dans le passé, en ressuscitant des périodes antérieures de sa libido, de son besoin érotique ; d'autre part, elle suscite des expressions qui sont propres à ces périodes primitives. Mais ces deux aspects, aspect chronologique et aspect formel, se ramènent à une formule unique qui est : retour à l'enfance et rétablissement d'une étape infantile de la vie sexuelle. Plus on approfondit la pathogenèse des névroses, plus on aperçoit les relations qui les unissent aux autres phénomènes de la vie psychique de l'homme, même à ceux auxquels nous attachons le plus de valeur. Et nous voyons combien la réalité nous satisfait peu malgré nos prétentions ; aussi, sous la pression de nos refoulements intérieurs, entretenons-nous au-dedans de nous toute une vie de fantaisie qui, en réalisant nos désirs, compense les insuffisances de l'existence véritable. L'homme énergique et qui réussit, c'est celui qui parvient à transmuer en réalités les fantaisies du désir. Quand cette transmutation échoue par la faute des circonstances extérieures et de la faiblesse de l'individu, celui-ci se détourne du réel ; il se retire dans l'univers plus heureux de son rêve ; en cas de maladie il en transforme le contenu en symptômes. Dans certaines conditions favorables il peut encore trouver un autre moyen de passer de ses fantaisies à la réalité, au lieu de s'écarter définitivement d'elle par régression dans le domaine infantile ; j'entends que, s'il possède le don artistique, psychologiquement si mystérieux, il peut, au lieu de symptômes, transformer ses rêves en créations esthétiques. Ainsi échappe-t-il au destin de la névrose et trouve-t-il par ce détour un rapport avec la réalité 13 . Quand cette précieuse faculté manque ou se montre insuffisante, il devient inévitable que la libido parvienne, par régression, à la réapparition des désirs infantiles, et donc à la névrose. La névrose remplace, à notre époque, le cloître où avaient coutume de se retirer toutes les personnes déçues par la vie ou trop faibles pour la supporter.
Cinq leçons de psychanalyse (1909)
Cinquième leçon · bloc 3 · confiance 0.95
Processus psychique par lequel les tendances sexuelles sont détournées vers des activités non sexuelles, permettant ainsi de réaliser un objectif supérieur.
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J'estime qu'il y a deux principales objections d'ordre intellectuel à opposer aux théories psychanalytiques. Premièrement, on n'a pas l'habitude de déterminer d'une façon rigoureuse la vie psychique ; deuxièmement, on ignore par quels traits les processus psychiques inconscients se différencient des processus conscients qui nous sont familiers. Les critiques les plus fréquentes chez les malades comme chez les personnes en bonne santé se ramènent au second de ces facteurs. On craint de faire du mal par la psychanalyse, on a peur d'appeler à la conscience du malade les instincts sexuels refoulés, comme si cela faisait courir le risque d'une victoire de ces instincts sur les plus hautes aspirations morales. On remarque que le malade a dans l'âme des blessures à vif, mais on redoute d'y toucher, de peur d'augmenter sa souffrance. Adoptons cette analogie. Il y a, certes, plus de ménagement à ne pas toucher aux zones malades si on ne sait qu'aggraver la douleur. Mais le chirurgien ne se refuse pas d'attaquer la maladie dans son foyer même, quand il pense que son intervention apportera la guérison. Personne ne songe à reprocher au chirurgien les souffrances d'une opération, pourvu qu'elle soit couronnée de succès. Il doit en être de même pour la psychanalyse, d'autant plus que les réactions désagréables qu'elle peut momentanément provoquer sont incomparablement moins grandes que celles qui accompagnent une intervention chirurgicale. D'ailleurs, ces désagréments sont bien peu de chose comparés aux tortures de la maladie. Il va sans dire que la psychanalyse doit être exercée selon toutes les règles de l'art. Quant aux instincts qui étaient refoulés et que la psychanalyse libère, est-il à craindre qu'en réapparaissant sur la scène, ils ne portent atteinte aux tendances morales et sociales acquises par l'éducation ? En rien, car nos observations nous ont montré de façon certaine que la force psychique et physique d'un désir est bien plus grande quand il baigne dans l'inconscient que lorsqu'il s'impose à la conscience. On le comprendra si l'on songe qu'un désir inconscient est soustrait à toute influence ; les aspirations opposées n'ont pas de prise sur lui. Au contraire, un désir conscient peut être influencé par tous les autres phénomènes intérieurs qui s'opposent à lui. En corrigeant les résultats du refoulement défectueux, le traitement psychanalytique répond aux ambitions les plus élevées de la vie intellectuelle et morale. Voyons maintenant ce que deviennent les désirs inconscients libérés par la psychanalyse ? Par quels moyens peut-on les rendre inoffensifs ? Nous en connaissons trois. Il arrive, le plus souvent, que ces désirs soient simplement supprimés par la réflexion, au cours du traitement. Ici, le refoulement est remplacé par une sorte de critique ou de condamnation. Cette critique est d'autant plus aisée qu'elle porte sur les produits d'une période infantile du « moi ». Jadis l'individu, alors faible et incomplètement développé, incapable de lutter efficacement contre un penchant impossible à satisfaire, n'avait pu que le refouler. Aujourd'hui, en pleine maturité, il est capable de le maîtriser. Le second moyen, par lequel la psychanalyse ouvre une issue aux instincts qu'elle découvre, consiste à les ramener à la fonction normale qui eût été la leur, si le développement de l'individu n'avait pas été perturbé. Il n'est, en effet, nullement dans l'intérêt de celui-ci d'extirper les désirs infantiles. La névrose, par ses refoulements, l'a privé de nombreuses sources d'énergie psychique qui eussent été fort utiles à la formation de son caractère et au déploiement de son activité. Nous connaissons encore une issue, meilleure peut-être, par où les désirs infantiles peuvent manifester toutes leurs énergies et substituer au penchant irréalisable de l'individu un but supérieur situé parfois complètement en dehors de la sexualité : c'est la sublimation . Les tendances qui composent l'instinct sexuel se caractérisent précisément par cette aptitude à la sublimation : à leur fin sexuelle se substitue un objectif plus élevé et de plus grande valeur sociale.
Cinq leçons de psychanalyse (1909)
Cinquième leçon · bloc 4 · confiance 1.00
Processus par lequel les tendances sexuelles sont réorientées vers des objectifs supérieurs et de plus grande valeur sociale, ce qui permet aux désirs infantiles d'exprimer leur énergie.
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Nous connaissons encore une issue, meilleure peut-être, par où les désirs infantiles peuvent manifester toutes leurs énergies et substituer au penchant irréalisable de l'individu un but supérieur situé parfois complètement en dehors de la sexualité : c'est la sublimation . Les tendances qui composent l'instinct sexuel se caractérisent précisément par cette aptitude à la sublimation : à leur fin sexuelle se substitue un objectif plus élevé et de plus grande valeur sociale. C'est à l'enrichissement psychique résultant de ce processus de sublimation, que sont dues les plus nobles acquisitions de l'esprit humain. Voici enfin la troisième des conclusions possibles du traitement psychanalytique : il est légitime qu'un certain nombre des tendances libidinales refoulées soient directement satisfaites et que cette satisfaction soit obtenue par les moyens ordinaires. Notre civilisation, qui prétend à une autre culture, rend en réalité la vie trop difficile à la plupart des individus et, par l'effroi de la réalité, provoque des névroses sans qu'elle ait rien à gagner à cet excès de refoulement sexuel. Ne négligeons pas tout à fait ce qu'il y a d'animal dans notre nature. Notre idéal de civilisation n'exige pas qu'on renonce à la satisfaction de l'individu. Sans doute, il est tentant de transfigurer les éléments de la sexualité par le moyen d'une sublimation toujours plus étendue, pour le plus grand bien de la société. Mais, de même que dans une machine on ne peut transformer en travail mécanique utilisable la totalité de la chaleur dépensée, de même on ne peut espérer transmuer intégralement l'énergie provenant de l'instinct sexuel. Cela est impossible. Et en privant l'instinct sexuel de son aliment naturel, on provoque des conséquences fâcheuses. Rappelez-vous l'histoire du cheval de Schilda. Les habitants de cette petite ville possédaient un cheval dont la force faisait leur admiration. Malheureusement, l'entretien de la bête coûtait fort cher ; on résolut donc, pour l'habituer à se passer de nourriture, de diminuer chaque jour d'un grain sa ration d'avoine. Ainsi fut fait ; mais, lorsque le dernier grain fut supprimé, le cheval était mort. Les gens de Schilda ne surent jamais pourquoi. Quant à moi, j'incline à croire qu'il est mort de faim, et qu'aucune bête n'est capable de travailler si on ne lui fournit sa ration d'avoine. 13 Voir O. Rank, Der Künstler.
Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
I. · bloc 7 · confiance 0.95
Processus par lequel l'instinct sexuel peut abandonner son but immédiat en faveur d'autres buts non sexuels et éventuellement plus élevés dans l'estimation des hommes.
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Essayait-il de revenir de l’investigation à l’exercice de son art, là d’où il était parti, alors il se ressentait du trouble apporté par la nouvelle orientation de ses intérêts et la modification de son travail psychique. Le tableau lui apparaissait surtout comme un problème à résoudre, et derrière ce problème d’autres problèmes innombrables surgissaient, ainsi qu’il advient dans l’investigation sans fin ni conclusion de la Nature. Il ne pouvait plus se résoudre à limiter ses exigences, à isoler l’œuvre d’art, à l’arracher au grand Tout dont il la sentait dépendre. Après les plus épuisants efforts pour exprimer par l’œuvre tout ce qui, dans sa pensée, s’y devait rattacher, il lui fallait l’abandonner ou la déclarer inachevée. L’artiste avait d’abord pris le chercheur à son service, mais le serviteur était devenu le plus fort et opprimait son maître. Quand nous trouvons, dans un caractère, une seule tendance développée à l’excès, comme chez Léonard la soif de savoir, nous cherchons à l’expliquer par quelque disposition spéciale, dont les conditions, probablement organiques, nous échapperaient encore en règle générale. Mais nos études psychanalytiques des névroses nous ont inclinés à deux hypothèses, que nous espérons voir chaque cas confirmer. Toute tendance dominante nous semble s’être manifestée dès la plus tendre enfance, et sa prédominance s’être établie grâce à des impressions de la vie infantile. De plus, nous pensons que cette tendance s’incorpore, afin de se renforcer, des forces instinctives primitivement sexuelles, de sorte que plus tard elle en peut venir à représenter toute une portion de la vie sexuelle. Un homme, par exemple, se consacrerait à l’investigation avec le même emportement passionné qu’un autre à ses amours, et la recherche se serait substituée chez lui à l’amour. Et ce n’est pas qu’à l’instinct d’investigation, mais encore à la plupart des autres tendances humaines, dès qu’elles sont très intensifiées, que nous attribuerions un renforcement sexuel. L’observation de la vie quotidienne nous montre que la plupart des hommes réussissent à dériver des parties très considérables de leurs forces instinctives sexuelles au service de leur activité professionnelle. L’instinct sexuel est tout particulièrement approprié à de pareils apports, étant doué de la faculté de sublimation, c’est-à-dire capable d’abandonner son but immédiat en faveur d’autres buts non sexuels et éventuellement plus élevés dans l’estimation des hommes. Nous tenons ce processus pour démontré, quand l’histoire infantile de quelqu’un, c’est-à-dire l’histoire même de son développement psychique, nous apprend qu’au temps de l’enfance la tendance prépondérante se trouvait au service d’intérêts d’ordre sexuel. Et nous en avons une confirmation ultérieure quand, dans la vie sexuelle de l’adulte, un étiolement frappant s’est produit, comme si une partie de l’activité sexuelle était remplacée par l’activité de la tendance dominatrice. L’application de ces notions aux cas où la tendance prépondérante est celle de l’investigation semble devoir rencontrer des difficultés particulières : on n’attribue d’ordinaire à l’enfant ni cette tendance grave de l’esprit, ni un grand intérêt pour les choses sexuelles. Cependant ces difficultés sont aisées à lever. La soif de savoir du petit enfant se manifeste par ses inlassables questions, qui semblent énigmatiques à l’adulte tant qu’il n’a pas compris que toutes ces questions ne sont que des détours, et que, si elles ne connaissent pas de fin, c’est que l’enfant s’en sert pour remplacer une seule question, qu’il n’ose pourtant pas poser. L’enfant a-t-il grandi et s’est-il instruit davantage, souvent sa curiosité semble tout à coup s’éteindre. L’examen psychanalytique rend pleinement compte de ces faits, quand il nous apprend que beaucoup d’enfants, peut-être la plupart, en tout cas les plus doués, traversent, à partir environ de la troisième année, un stade que l’on peut qualifier de période d’investigation sexuelle infantile.
Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
I. · bloc 9 · confiance 0.95
Processus psychique par lequel l'individu transfère ses pulsions sexuelles vers des activités non sexuelles, selon Freud.
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L’investigation intellectuelle devient ici activité sexuelle, souvent même exclusive ; la sensation de la pensée qui s’accomplit et se résout remplace la satisfaction sexuelle ; mais le caractère de l’investigation infantile, qui était de rester sans conclusion, se reproduit encore en ceci que les spéculations ne connaissent pas de fin, et que la sensation intellectuelle de la résolution qu’on recherche s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche. Le troisième type, le plus rare et le plus parfait, échappe, grâce à des dispositions particulières, aussi bien à l’inhibition qu’à l’obsession intellectuelles. Le refoulement sexuel a bien aussi lieu, mais il ne réussit pas à entraîner dans l’inconscient une partie de l’instinct et du désir sexuels. Au contraire, la libido se soustrait au refoulement, elle se sublime dès l’origine en curiosité intellectuelle et vient renforcer l’instinct d’investigation déjà par lui-même puissant. La recherche devient, ici encore, dans une certaine mesure, obsession, et « ersatz » de l’activité sexuelle, mais en raison de la différence radicale des processus psychiques fondamentaux (sublimation au lieu d’irruption du fond de l’inconscient) les caractères de la névrose manquent, l’assujettissement aux complexes primitifs de l’investigation sexuelle infantile fait défaut, et l’instinct peut librement se consacrer au service actif des intérêts intellectuels. Mais le refoulement sexuel qui, par l’apport de libido sublimée les avait faits si forts, les marque encore de son empreinte, en leur faisant éviter les sujets sexuels. Chez Léonard, nous rencontrons ensemble et une curiosité intellectuelle dominatrice et un étiolement marqué de la vie sexuelle, qui se limite à l’homosexualité dite platonique. Nous serons donc enclins à le prendre pour modèle de notre troisième type. Léonard serait parvenu, après une période infantile d’activité intellectuelle au service d’intérêts sexuels, à sublimer la plus grande partie de sa libido en instinct d’investigation. Tels seraient l’essence et le secret de son être. Mais la preuve de ce que nous avançons là n’est pas facile à fournir. Il nous faudrait connaître l’évolution psychique de ses premières années, or il semble insensé d’espérer trouver des documents à cet effet, les données sur la vie de Léonard étant si rares et si incertaines ; de plus il s’agit d’une période de la vie dont les circonstances, même chez les personnes de notre génération, échappent à l’attention des observateurs. Nous savons peu de chose sur la jeunesse de Léonard. Il naquit en 1452, dans le petit bourg de Vinci, entre Florence et Empoli. Il était enfant naturel, ce qui, à cette époque, ne déconsidérait pas ; son père était Ser Piero da Vinci, notaire, et descendant d’une famille de notaires et d’agriculteurs, qui tiraient leur nom de la localité de Vinci ; sa mère se nommait Caterina et était sans doute une paysanne, plus tard remariée avec un autre habitant de Vinci. Cette mère ne reparaît plus dans la vie de Léonard ; seul le romancier Merejkovski croit pouvoir retrouver sa trace. Le seul renseignement certain sur la jeunesse de Léonard est fourni par un document officiel de l’an 1457 : un registre des impôts, sur lequel Léonard est porté, parmi les autres membres de la famille Vinci, comme fils illégitime, âgé de cinq ans, de Ser Piero 30 . De son mariage avec Donna Albiera, Ser Piero n’eut pas d’enfants, c’est pourquoi le petit Léonard put être élevé chez son père. Il ne quitta la maison paternelle que pour entrer — on ne sait à quel âge — comme apprenti dans l’atelier d’Andréa del Verrocchio. En 1472, le nom de Léonard se trouve déjà sur la nomenclature des membres de la « Compagnia dei pittori ». C’est tout. 1 D’après Jacob Burckhardt, cité par Alexandra Konstantinova, Die Entwicklung des Madonnentypus bei Leonardo da Vinci, Strasbourg, 1907. (Zur Kunstgeschichte des Auslandes, heft 54.)
Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
VI. · bloc 2 · confiance 0.95
Processus psychique par lequel une pulsation inconsciente est réorientée vers un but socialement acceptable, comme la création d'art, ce qui permet à Léonard de sublimer une partie importante des besoins érotiques.
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Il nous est donc permis de résumer ici ce que nous avons pu deviner concernant le cours de son développement psychique. Nous ne savons rien de ses antécédents héréditaires, par contre nous avons reconnu quelle profonde et troublante action exercèrent sur lui les circonstances accidentelles de son enfance. Sa naissance illégitime le soustrayait jusqu’à la cinquième année peut-être à l’influence de son père, et en fit la proie de la tendre séduction d’une mère dont il était l’unique consolation. Trop tôt mûri sexuellement par ses baisers passionnés, il dut entrer dans une phase d’activité sexuelle infantile, dont nous n’avons de témoignages sûrs que sur un seul point : l’intensité de son investigation sexuelle infantile. L’instinct de voir et l’instinct de savoir sont élevés par ses premières impressions à la plus haute puissance ; la zone érogène buccale reçoit une empreinte qui ne s’efface plus. L’attitude ultérieure de Léonard, telle sa pitié excessive envers les animaux, permet de conclure, par contraste, à l’existence de puissantes tendances sadiques dans sa première enfance. Une énergique poussée de refoulement met fin à ces excès de l’instinct dans l’enfance et détermine les dispositions qui se manifesteront à la puberté. L’aversion pour toute activité sensuelle réelle sera le résultat le plus évident de cette métamorphose ; Léonard pourra vivre dans la continence et faire l’impression d’un homme asexué. Quand les orages de la puberté surviendront, ils ne rendront cependant pas l’adolescent malade, le contraignant, comme ils feraient chez d’autres refoulés, à des formations substitutives coûteuses et préjudiciables ; la plus grande partie des besoins érotiques pourra, grâce à la précoce prédominance de la curiosité sexuelle, se sublimer en soif universelle de savoir, et ainsi échapper au refoulement. Une bien plus faible part de la libido restera orientée vers des fins sexuelles et représentera la vie sexuelle atrophiée de l’adulte. Le refoulement de l’amour infantile de Léonard pour sa mère contraindra cette faible part de la libido à prendre la forme homosexuelle et à s’extérioriser en amour platonique pour les garçons. La fixation à la mère et aux souvenirs délicieux du commerce avec elle est conservée dans l’inconscient, mais y demeure momentanément inactive. Ainsi le refoulement, la fixation et la sublimation se partagent les apports faits par l’instinct sexuel à la vie psychique de Léonard. Léonard émerge pour nous, hors la pénombre lointaine de ses premières années, déjà artiste, peintre et sculpteur, grâce à un don inné, que le précoce éveil en lui, dès la première enfance, des tendances visuelles, dut venir renforcer. Nous aimerions pouvoir dire comment l’activité artistique se laisse ramener aux instincts psychiques primitifs, si justement ici les moyens ne venaient à nous manquer. Nous nous contenterons de constater ce fait désormais indubitable : le travail créateur d’un artiste est en même temps une dérivation de ses désirs sexuels. Et nous nous rappellerons ce que dit Vasari des premiers essais d’art de Léonard : têtes de femmes souriantes et beaux petits garçons, c’est-à-dire représentations des premiers objets auxquels se fixa sa sexualité. Dans le premier éclat de la jeunesse, Léonard semble d’abord travailler sans entraves. En ce temps où, dans sa vie extérieure, il prend pour modèle son père, à Milan où la faveur du destin lui fait rencontrer en Ludovic le More une image du père, Léonard connaît une époque de virile force créatrice et de productivité artistique. Mais bientôt se vérifie en lui le fait d’expérience qu’une répression presque totale de la vie sexuelle réelle ne crée pas les conditions les plus favorables à l’exercice des tendances sexuelles sublimées. La vie sexuelle réelle se manifeste une fois de plus comme le modèle de toutes les autres fonctions, l’activité et l’esprit de décision commencent à être frappés de paralysie, la tendance au ressassement et à l’indécision se fait déjà sentir dans la Cène, et scelle, par son influence désastreuse sur la technique, le destin de l’œuvre grandiose.
Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
VI. · bloc 3 · confiance 0.95
Processus par lequel les pulsions érotiques sont réorientées vers des activités socio-culturelles, artistiques ou intellectuelles, selon Freud.
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Mais bientôt se vérifie en lui le fait d’expérience qu’une répression presque totale de la vie sexuelle réelle ne crée pas les conditions les plus favorables à l’exercice des tendances sexuelles sublimées. La vie sexuelle réelle se manifeste une fois de plus comme le modèle de toutes les autres fonctions, l’activité et l’esprit de décision commencent à être frappés de paralysie, la tendance au ressassement et à l’indécision se fait déjà sentir dans la Cène, et scelle, par son influence désastreuse sur la technique, le destin de l’œuvre grandiose. Et peu à peu s’accomplit chez Léonard une évolution que l’on ne peut comparer qu’à la régression des névrosés. L’artiste qui s’était épanoui en lui, avec la puberté, est rattrapé, dépassé par l’investigateur de sa première enfance ; la seconde sublimation de ses instincts érotiques cède le pas à la primitive, préparée par le premier refoulement de sa vie. Il devient investigateur, d’abord au service de son art, ensuite indépendamment de lui et enfin en lui tournant le dos. Avec la perte de son Mécène, image du père, avec l’assombrissement progressif de sa vie, cette régression prend de plus en plus d’ampleur. Léonard devient « impacientissimo al pennello » comme écrit un correspondant d’Isabelle d’Este, qui voudrait posséder encore un tableau de sa main 100 . Son passé infantile le domine. Et l’investigation, qui remplace pour lui maintenant la création artistique, présente quelques-uns des traits qui caractérisent la mise en œuvre de forces inconscientes : l’insatiabilité, l’opiniâtreté que rien n’arrête, l’impossibilité de s’adapter aux circonstances réelles. Parvenu à l’apogée de sa vie, à la cinquantaine, à cet âge où, chez la femme, les caractères sexuels ont déjà subi une transformation régressive, où, chez l’homme, la libido tente souvent encore une poussée énergique, Léonard subit une nouvelle évolution. Des couches encore plus profondes de son âme se raniment ; mais cette régression nouvelle favorise son art, qui était en train de dépérir. Il rencontre la femme qui réveille en lui le souvenir du sourire heureux et sensuellement extasié de sa mère, et sous l’influence de ce souvenir il retrouve l’inspiration qui le guidait dans ses premiers essais artistiques, alors qu’il façonnait les têtes de femmes souriantes. Il peint la Joconde, la Sainte Anne et cette série de tableaux caractérisés par l’énigme de leur sourire. Grâce à ses plus anciens émois érotiques, il peut célébrer encore une fois le triomphe sur l’inhibition qui entravait son art. Cette dernière évolution du créateur se perd pour nous dans les ténèbres approchantes de l’âge. Son esprit, cependant, s’est auparavant encore une fois élevé aux plus hautes spéculations d’une conception du monde laissant loin derrière elle les idées de son temps. J’ai dit, dans les chapitres précédents, ce qui peut justifier un semblable exposé de l’évolution de Léonard, une telle division de sa vie par périodes, et expliquer ses perpétuelles oscillations entre la science et l’art. Si mes déductions devaient faire naître, même chez des amis et connaisseurs de la psychanalyse, l’opinion que je n’ai écrit ici qu’un roman psychanalytique, je répondrai que moi-même ne m’exagère pas la certitude de mes résultats. Après tant d’autres, j’ai succombé à mon tour au charme émanant du grand et énigmatique Léonard chez lequel l’on croit sentir de si puissants instincts et de si grandes passions, qui ne surent cependant s’exprimer que si étrangement assourdies. Quelle que soit la vérité touchant la vie de Léonard, nous ne pouvons abandonner notre tentative de l’expliquer psychanalytiquement sans avoir rempli encore un devoir. Nous devons tracer les frontières générales qui s’imposent à la psychanalyse dans le domaine de la biographie, et ceci, afin que tout ce qui échappa ici à l’explication ne nous soit pas imputé à insuccès. La recherche psychanalytique dispose comme matériel des données biographiques suivantes : d’une part, hasard des événements et influence du milieu ; de l’autre, réactions connues d’un individu donné.
Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910)
VI. · bloc 4 · confiance 0.95
Processus psychique par lequel un instinct primitif est transféré vers une forme plus élevée ou spirituelle.
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Nous devons tracer les frontières générales qui s’imposent à la psychanalyse dans le domaine de la biographie, et ceci, afin que tout ce qui échappa ici à l’explication ne nous soit pas imputé à insuccès. La recherche psychanalytique dispose comme matériel des données biographiques suivantes : d’une part, hasard des événements et influence du milieu ; de l’autre, réactions connues d’un individu donné. S’appuyant sur sa connaissance des mécanismes psychiques, elle cherche à fonder dynamiquement la personnalité de l’individu d’après ses réactions, à dévoiler aussi bien ses forces psychiques primitives que leurs transformations et développements ultérieurs. Cela lui réussit-il, alors l’attitude, dans la vie, d’une personnalité donnée s’explique par le concours de la constitution et du destin, des forces internes et des puissances externes. Et lorsqu’une telle tentative, comme c’est peut-être le cas pour Léonard, ne donne pas de résultats certains, la faute n’en est pas à la méthode de la psychanalyse, à ses défauts, à ses insuffisances, mais à l’incertitude et aux lacunes des documents que nous possédons sur cette personnalité. Seul est alors responsable de l’insuccès l’auteur qui voulut contraindre la psychanalyse à émettre un jugement sur des pièces aussi insuffisantes. Mais même en possession de la plus ample documentation historique et du maniement certain de tous les mécanismes psychiques, l’investigation psychanalytique en deux points importants resterait impuissante à rendre compte de la nécessité qui commanda à un être de devenir ce qu’il fut et de ne devenir rien d’autre. Nous avons dû admettre que, chez Léonard, le hasard de sa naissance illégitime et l’excessive tendresse de sa mère exercèrent l’influence la plus décisive sur la formation de son caractère et sur sa destinée, le refoulement survenu après cette phase d’enfance ayant conditionné et la sublimation de la libido en soif de savoir et l’inactivité sexuelle de toute sa vie. Mais ce refoulement après les premières satisfactions érotiques de l’enfance aurait pu ne pas avoir lieu ; il n’aurait peut-être pas eu lieu chez un autre individu ou eût pu avoir bien moins d’amplitude. Il nous faut reconnaître ici une marge de liberté que la psychanalyse reste impuissante à réduire. De même, le résultat de cette poussée de refoulement ne peut être considéré comme le seul possible. Une autre personne n’aurait sans doute pas réussi à soustraire la plus grande partie de sa libido au refoulement, par la sublimation en soif de savoir. Soumise aux mêmes influences que Léonard, elle aurait subi soit un durable préjudice au travail de la pensée, soit une prédisposition indomptable à la névrose obsessionnelle. La psychanalyse reste donc impuissante à expliquer ces deux particularités de Léonard : sa tendance extrême au refoulement des instincts et son extraordinaire capacité à la sublimation des instincts primitifs. Les instincts et leurs métamorphoses sont la chose dernière que la psychanalyse puisse connaître. À partir de cette frontière, elle doit céder le terrain à l’investigation biologique. La tendance au refoulement et la capacité de sublimation doivent être rapportées aux bases organiques du caractère, bases sur lesquelles ensuite s’élève l’édifice psychique. Le don artistique et la capacité de travail étant intimement liés à la sublimation, nous devons avouer que l’essence de la fonction artistique nous reste aussi, psychanalytiquement, inaccessible. L’investigation biologique contemporaine tend à expliquer les traits essentiels de la constitution organique humaine par le mélange de dispositions mâles et femelles, au sens matériel ; la beauté physique de Léonard et le fait qu’il fut gaucher donneraient à cette thèse des points d’appui. Mais ne quittons pas le terrain purement psychologique. Notre but est de démontrer le rapport existant entre les événements extérieurs et les réactions individuelles par la voie de l’activité instinctive. Si la psychanalyse ne nous explique pas pourquoi Léonard fut un artiste, elle nous fait du moins comprendre les manifestations et les limitations de son art.